Le commentaire de Andrew J Fox que vous trouverez ICI est une pépite. Il analyse les différences de résultats entre un essai contrôlé robuste positif et une étude observationnelle plutôt robuste (est-ce un oxymore ?) négative.
En bref : une étude contrôlée bien menée signifie qu'il faut se méfier d'une généralisation dans la vraie vie sans tenir compte des conditions de la vraie vie et des vraies prescriptions.
Les faits.
1. L'étude contrôlée
L'essai contrôlé spironolactone vs placebo chez des patients présentant une insuffisance cardiaque sévère a été publié en 1999 : Randomized Aldactone Evaluation Study (RALES) (ICI).
Un résumé :
Les conclusions des auteurs :
Conclusions
La spironolactone fait le job.
2. L'étude observationnelle
Quelques années après Juurlink et coll publient en 2004 un essai observationnel dans lequel ils analysent les liens entre les prescriptions de spironolactone et les dossiers d'hospitalisations de 1,3 million de patients adultes en Ontario entre 1994 et 2001 (LA).
Les résultats sont pour le moins surprenants (et terrifiants).
- La publication de l'essai RALES s'est accompagné d'une "explosion" des prescriptions de spironolactone
- Parmi les patients hospitalisés pour insuffisance cardiaque les prescriptions de spironolactone sont passées de 34 pour 1000 patients en 1994 à 149 pour 1000 en 2001
- Les hospitalisations pour hyperkaliémie sont passées de 2,4 à 11 pour 1000 patients
- La mortalité associée est passée dans le même temps de 0,3 à 2 pour 1000 patients
- La publication de RALES n'a pas été associée à une diminution significative des taux de réadmission pour insuffisance cardiaque et des taux de décès
- Il s'est passé quelque chose.
Conclusions: The publication of RALES was associated with abrupt increases in the rate of prescriptions for spironolactone and in hyperkalemia-associated morbidity and mortality. Closer laboratory monitoring and more judicious use of spironolactone may reduce the occurrence of this complication.
Ouaouh !
3. Un peu de technique
Andrew J Fox souligne à juste titre la différence entre validité interne et validité externe d'un essai clinique. Nous en avions parlé sur ce blog : ICI.
La validité interne d'un essai clinique c'est analyser sa robustesse, s'assurer qu'il n'existe pas de biais, d'interférences, d'erreurs méthodologiques, et cetera, dans le cadre strict de l'essai. Voir ICI
La validité externe d'un essai clinique interroge sur l'extension de ses résultats en dehors de son contexte expérimental.
Andrew J Fox soulève des points critiques bien connus chez les commentateurs des essais cliniques contrôlés et leurs rapports avec la vraie vie.
- La population des essais cliniques contrôlée est particulière : elle répond à des critères d'inclusion stricts ce qui signifie que les patients exclus sont peut-être ceux qui sont les plus nombreux dans le monde réel, ici, par exemple, l'âge moyen dans l'étude contrôlée était de 65 ans et l'âge moyen dans l'étude observationnelle était 75 ans
- La prescription de spironolactone dans la "vraie" vie a été étendue à des malades qui n'ont pas été étudiés dans l'essai contrôlé selon l'adage classique (et faux) : qui peut le plus peut le moins
- Ainsi les prescriptions ont été étendues au minimum à des malades tout-venants, c'est à dire les patients exclus de l'essai contrôlé, c'est à dire, les trop vieux, les trop polypathologiques, les trop polymédicamentés, les trop insuffisants rénaux, les trop hors protocoles, les trop non-observants, les trop non compliants, les pas assez sévères, les peu représentés comme les minorités, les femmes...
- La population des essais cliniques contrôlés est mieux suivie : les dosages de kaliémie ont été en l'occurence beaucoup plus fréquents et chez les malades les moins fragiles a priori
4. Les conseils d'Andrew J Fox
Andrew J Fox est hospitalier et donne quelques conseils (qui pourraient a fortiori être suivis en médecine générale, lieu de tous les dangers, de toutes les interactions, de tous les imprévus, de toutes les surprises, et j'en passe) :
- Si vous jugez que le patient que vous avez devant vous n'aurait pas pu être inclus dans l'essai RALES, soyez prudent : c'est qu'il est trop âgé, trop fragile, trop polypathologique... Pesez le rapport bénéfices/risques
- Si vous doutez que le patient que vous avez devant vous aurait pu être inclus dans l'essai RALES, soyez prudent... Interrogez-vous sur la nécessité de lui prescrire de la spironolactone
- Si vous pensez que le patient que vous avez devant vous aurait pu être inclus dans l'essai RALES, soyez attentif à suivre scrupuleusement les conditions de l'essai : initiation des doses, titration, suivi des procédures de contrôle (ici dosages de la kaliémie aux mêmes fréquences). Si ce n'est pas possible, soyez encore plus prudent
- Faites attention aux critères d'entrée dans l'essai
- Tenez compte du fait que si certains patients n'ont pas été inclus dans l'essai RALES c'est parce que les investigateurs pensaient qu'ils n'en tireraient pas profit : pourquoi prendre le risque de tester vous-même ?
5. Conclusions plus générales
- La règle voulait jusqu'à présent (sauf exceptions) que l'obtention d'une autorisation de mise sur le marché pour une molécule dans une indication précise soit fondée sur au moins un essai clinique contrôlé robuste : vs placebo ou vs molécule de référence
- Cette règle est de plus en plus contournée avec des essais de non-infériorité, par exemple.
- Cette règle est de plus en plus combattue par les industriels qui prétendent désormais qu'il suffit de réaliser des essais robustes IRL (In Real Life), c'est à dire des essais observationnels, comparatifs ou non, rétrospectifs ou non, sur dossiers cliniques électroniques ou non (sans avoir vu les patients), cas-témoins et cetera pour obtenir une autorisation.
- Il est des cas où, malgré une étude contrôlée négative (pas forcément bien menée, d'ailleurs), certains prétendent que les études observationnelles positives suffisent (il arrive même, comme dans le cas du Beyfortus/nirsevimab (LA) le mélange de données négatives contrôlées avec des données positives non contrôlées entraîne, comme par hasard, des résultats positifs.
- Cet exemple rapporté par Andrew J Fox montre que la validité externe a de l'importance !
- Le dogme que les essais observationnels ne peuvent être menés dans une indication particulière que si une étude contrôlée robuste a déjà montré des résultats positifs est en train de s'effondrer
- Mais il est clair que les études observationnelles ont toujours des indications : recherche d'effets indésirables rares, analyse de sous-groupes de patients, et cetera.





