lundi 1 août 2016

La biographie de Simon Leys par Philippe Paquet. Un sommet d'intelligence.


Qu'on me pardonne de dire le mal que je trouve dans le monde. Je souhaite qu'il change assez pour qu'on en dise du bien. Prince de Ligne. 
Cette biographie réconcilie avec les biographes (1, 2).

Philippe Paquet


Vous n'y apprendrez certes pas dans quelle position il a conçu ses quatre enfants ni comment il a flirté avec une secrétaire de l'université à Taïwan ou pourquoi ses relations avec sa mère/son père ont influencé ses avis sur La Grande révolution culturelle.

Cette biographie appartient au genre informatif, intellectuel, raisonné, documenté, transversal, élististe (le chapitre sur la peinture chinoise -mais c'était le boulot de Leys- est un peu long à mon goût). Certains, dont moi, pourront penser que Philippe Paquet a versé parfois dans l'hagiographie, mais ici le défaut est mineur, superficiel, écrire la biographie de quelqu'un c'est quand même soit l'apprécier, soit le haïr, soit avoir des factures à régler, et l'on oublie vite ce léger travers en raison de la qualité extraordinaire de ce que l'on apprend sur Leys et sur le reste.

Les biographies sont parfois aussi pour le lecteur moyen une façon inélégante de pouvoir parler du biographé en seconde main, c'est à dire citer Leys sans l'avoir lu, connaître le catalogue de ses oeuvres sans les avoir parcourues, et pouvoir dire ce qu'il y a de convenu sur le sujet, pour faire le malin en société (3) et  s'éviter ainsi de se faire une idée par soi-même. Mais Philippe Paquet, malgré le nombre important de citations qui rendent compte du style de Leys, au lieu de nous décourager de lire le reste, nous donne au contraire envie d'y aller faire un tour, de lire et surtout de relire, ce que Leys a écrit. Relire un bon auteur est l'exercice intellectuel le plus excitant qui soit. Il nous renvoie à notre propre incompétence : celle de ne pas avoir tout saisi la première fois, soit même de ne pas avoir compris le premier, le deuxième ou le troisième degré dès la première lecture, mais surtout celle d'avoir affaire à un auteur qui a sué sang et eau pour vous livrer une oeuvre qu'une simple première lecture n'a pu permettre d'apprécier. Les oeuvres d'art ont besoin d'être revues, je parle des grandes, plusieurs fois, non seulement en raison de leur mystère et de leur complexité intrinsèque, mais aussi parce qu'à différents moments de notre vie, elles peuvent exister différemment, non parce qu'elles auraient changé mais parce que nous avons changé et parce que nous y puisons des impressions différentes.



Leys a beaucoup écrit. Sur tout et sur rien. Et bien entendu on ne peut être d'accord sur tout (ni même sur rien). A la fin de sa vie on peut dire sans nul doute que c'était un conservateur. Je ne vous ferai pas l'injure de réciter la différence entre conservateur et réactionnaire. Un homme qui a tant aimé Orwell et qui a écrit des pages si magnifiques à son sujet ne peut pas être un mauvais bougre... Son insatiable curiosité pour les livres en a fait un grand lecteur et un grand critique littéraire d'une férocité parfois mordante et surprenante. Quand il y avait un cuistre, il ne le ratait pas (4). Il a beaucoup commenté (en mal) les critiques littéraires et le monde académique qui écrivait sur la littérature. Lui-même, disait-il, n'avait qu'une ambition, "stimuler l'amour de la littérature et faire lire de beaux et bons livres". Il a publié un livre s'appelant Les idées des autres, idiosyncratiquement compilées pour les lecteurs oisifs, pour dire ce qu'il avait appris des autres et comment il le leur rendait. Leys a cité un grand critique allemand de l'après-guerre, Marcel Reich-Ranicki qui disait : "la plupart des écrivains ne comprennent pas plus la littérature qu'un oiseau ne comprend l'ornithologie".

Georges Orwell


Il a donc écrit sur un nombre incroyable de sujets qui vont de la traduction (il est peu d'accord avec Kundera sur la liberté accordée au traducteur, se rapprochant de Borgès qui n'aimait rien moins que les traductions infidèles, mais il a surtout écrit ceci : "La traduction ne met pas seulement à contribution toutes les ressources de l'écriture... on ne possède vraiment un texte que si on le traduit.") au moi des écrivains (comment des personnages aussi vils que Céline ou Rebatet ont pu écrire des chefs-d'oeuvre), en passant par la belgitude (une étude inoubliable sur le déclin de Michaux dû à sa francisation), le provincialisme français (se croire universel, ne pas apprendre les langues étrangères), la poésie qu'il mettait au dessus de tout, l'université (et là, c'est tellement drôle et cela s'applique si naturellement à la Faculté de médecine (5)), mais surtout par Georges Orwell (il vous paraîtra désormais aussi incongru d'entendre un communiste ex stalinien ou un néo communiste ignorant s'en réclamer que Sarkozy citant Jaurès), Nabokov, Simone Weil (il traduisit en anglais Note sur la disparition générale des partis politiques, encore un clin d'oeil à Orwell) ou la Chine



La Chine a été le morceau de choix de Leys.



Son coup d'éclat (et surtout son courage extrême) de 1971 avec la parution  des "Habits neufs du président Mao" ne peut faire oublier qu'il était déjà un sinologue reconnu qui aimait la Chine et pas seulement la Chine éternelle. Un des grands défauts de Leys, qui s'appelait encore Pierre Ryckmans, fut qu'il parlait parfaitement le mandarin, ce qui, pour un sinologue européen est une tare rédhibitoire. Il avait appris le mandarin, s'était marié à une Chinoise de Formose, et, au cours des années il traduisit les plus grands auteurs chinois (en français puis en anglais), il devint un des plus grands experts de la peinture chinoise. Il fut aussi calligraphe, une part importante de la culture chinoise.
En 1971, et pour publier son livre il dut changer de nom, de Pierre Ryckmans il devint Simon Leys, son livre fut un coup de tonnerre dans un ciel serein et idolâtre. Dénonçant les crimes de la révolution culturelle, il fut assailli par les maolâtres de tous les pays, Paris fut pourtant la capitale mondiale du délire pro Mao et les intellectuels furent les champions du monde (nous ne citerons personne par courtoisie), mais aussi par tous les universitaires français, américains, australiens, et cetera, détenteurs de chaires de sinologie. Simon Leys résista à ce torrent de boue, Flaubert parlait d'une "marée de merde", et il les tailla en pièce, d'une part en écrivant, d'autre part en argumentant, et les faits, l'évolution de la Chine vint définitivement à sa rescousse. Le point d'orgue fut l'émission de Bernard Pivot, "Apostrophes", en mai 1983, durant laquelle il "démonta" Maria-Antonietta Macciochi qui ne vendit plus jamais un livre sur la Chine (voir LA l'archive INA). Mais, malgré l'évidence des faits, les sinologues distingués et académiques (je ne parle même pas des intellectuels qui s'étaient entichés de la Chine pour des raisons qu'ils minimisèrent ensuite et qui, de toute façon, ne pouvaient qu'obscurcir l'ensemble de leur oeuvre) continuèrent de discourir sur la révolution culturelle (après que Leys eut fait paraître Ombres chinoises en 1974 et Images brisées en 1976) et trouvèrent toujours des raisons pour ignorer les 50 millions de morts de cette désatreuse imposture (6) et de tenter d'entraver la carrière de Leys.



A propos de son "amie" italienne, voici ce qu'il lui dit, entre autres, à "Apostrophes".

Je pense que les idiots disent des idioties. C'est comme les pommiers produisent des pommes. C'est dans la nature, c'est normal. Le problème c'est qu'il y ait des lecteurs pour les prendre au sérieux... L'ouvrage de madame Macciocchi, De la Chine, ce qu'on peut en dire de plus charitable, c'est que c'est d'une stupidité totale, parce que si on ne l'accusait pas d'être stupide, il faudrait dire que c'est une escroquerie.

La mer fut un autre morceau de choix pour Simon Leys.
Il réussit à écrire un livre, Les naufragers du Batavia, qui allie son intérêt pour la mer et pour le totalitarisme en tentant de décrire comment un homme non prédestiné à cela, avait mené une entreprise totalitaire et criminelle sur une petite communauté de naufragés. Il a surtout écrit une monumentale histoire de La mer dans la littérature française : de François Rabelais à Pierre Loti.

La lecture de cette biographie ne peut que rendre humble tant Leys a été brillant en tous domaines et ne peut qu'engager les lecteurs à lire encore plus, à prendre des notes, à parler avec des amis des lectures que l'on fait, à réfléchir, à s'instruire, à se donner une discipline de pensée qui ne s'attache, au delà des apparences, des amitiés ou des modes, surtout des modes, qu'à rechercher la vérité ou ce qui peut apparaître être la vérité et à ne pas suivre les sots et les experts (et les copains).




Comme on dit, ce fut un homme protéiforme, qui changea de nom pour pouvoir entrer en Chine (et on ne peut que penser à Eric Blair/Georges Orwell), qui ne devint Australien que lorsque la Belgique accepta la double nationalité, qui revendiqua son catholicisme au point de défendre Mère Teresa de façon moins adroite que d'habitude, qui défendit la prise du pouvoir par Mao puis le combattit au nom de son amour pour le peuple chinois, qui passa de longues années de sa vie à écrire des livres savants qui ne pouvaient intéresser que quelques dizaines de lettrés de par le monde, qui continua de défendre la dissidence chinoise, qui lutta contre la privatisation des universités.

Il ne vous reste plus qu'à lire cette biographie ou, plus sérieusement, à lire Simon Leys (voir LA pour la liste des oeuvres).

Une dernière citation de Claude Roy qui écrivit (bien) sur la Chine et qui défendit Leys au pire de la cabale maoïste.

Quel est le dénominateur commun des incarnations de ce personnage en apparence multiple qui s'appelle tour à tour Pierre Ryckmans et Simon Leys ? La première vertu que propagent ces gémeaux surdoués saute aux yeux et à l'oreille : c'est d'abord le style, une écriture serrée, vive, élégante sans être guindée, fine à l'extrême dans l'analyse et précise dans l'érudition, claquant comme un fouet de dompteur dans le combat contre les faussaires.


Notes : 
(1) Milan Kundera déteste les biographes : "Ils ne connaissent même pas la vie sexuelle de leur femme et présupposent celle des personnages qu'ils décrivent"
(2) Cioran : "On est étonnés que tant de personnes ne renoncent pas à vivre sachant qu'ils auront un jour affaire à un biographe"
(3) Rappelons Proust se moquant de la marquise de Cambremer clamant partout qu'elle n'aimait pas Poussin mais, apprenant par le narrateur que la duchesse de Guermantes appréciait les Poussin de Chantilly, se mettait déjà à changer d'avis avant même que de les avoir vus.
(4) Il n'aimait ni Gide ni Malraux. Je ne parlerais pas des contemporains qu'il a épinglés, ce serait leur faire de la publicité... Mais il aimait Hugo plus que tout "le plus grand écrivain de la mer".
(5) Le 18 novembre 2005 : "En fait, je rêve d'une université idéale : les études n'y mèneraient à aucune profession en particulier et ne feraient l'objet d'aucun diplôme." Et ceci : "Une éducation vraiment démocratique est une éducation qui forme des hommes capables de défendre et de maintenir la démocratie en politique ; mais dans son ordre à elle, qui est celui de la culture, elle est implacablement aristocratique et élitiste".
(6) Je me suis toujours demandé si, à propos des morts du goulag ou de ceux du maoïsme, les communistes, les staliniens (et je dois dire que j'ai un peu de mal, comme Orwell, à faire la distinction, voire à distinguer les trotskystes des précédents), ne faisaient pas preuve d'une forme subtile de négationnisme, non pas celui des antisémites qui nient Auschwitz, mais celui de considérer les victimes comme un simple détail dans l'histoire du communisme... Comme l'a écrit Leys : "Les maoïstes ont cassé des oeufs sans faire d'omelette..." 

dimanche 3 juillet 2016

Trois coups de fil pendant la consultation. Un samedi.


Le samedi, après 11 heures et demi, je suis seul au cabinet. J'ai commencé mes rendez-vous à 8 heures trente, un patient par quart d'heure, et mon dernier patient, je le vois à 14 heures trente. Demi journée continue.
Dans l'intervalle il y a des appels filtrés par ma secrétaire parmi lesquels certains me sont passés, un résultat d'INR (conseil téléphonique), un muguet chez un nourrisson (conseil téléphonique), une prétendue otite chez un enfant (conseil téléphonique), et cetera. Sans oublier une erreur de date sur un arrêt de travail.
Je reçois ensuite, une fois la secrétaire partie, plusieurs appels dont trois que je vais détailler. 
Appel 1. (Une voix de femme) "Ma maman âgée est tombée à son domicile, son médecin traitant est absent le samedi. Est-ce que vous pouvez passer ?" J'explique à la dame que ce n'est pas de mon ressort. Je ne suis pas le médecin de garde. Il n'y a d'ailleurs pas de médecin de garde à 13 heures le samedi. Je l'interroge (et je vous rappelle que je suis en consultation, que j'ai un patient en face de moi, qui a pris rendez-vous, qui pourrait se fâcher que je réponde, longuement, au téléphone en sa présence...) et j'en conclus qu'il est possible, c'est une très vieille dame, qu'elle ait pu se casser quelque chose. "Vous avez deux solutions : soit, si elle peut se déplacer, vous la mettez dans votre voiture et vous l'emmenez aux urgences, soit vous appelez le 15." Elle n'est pas contente que je ne passe pas.
Appel 2. "Est-ce que vous consultez cet après-midi ? - Vous ne vous êtes pas présentée... - Oui, je ne suis pas une malade du cabinet. Mon médecin est absent. - Qu'est-ce que vous avez ? - Ce n'est pas moi, c'est mon mari. - Ah... - Il a une angine. - Hum. Je n'ai pas de place. - Je fais comment ? - Vous lui donnez du paracetamol et vous appelez le 15 vers 19 heures trente afin que la personne de permanence vous donne le code pour aller à la Maison Médicale de Garde qui ouvre à 20 heures... - A 20 heures ? - Oui. - Mais il lui faut un médecin tout de suite. - Si c'est le cas, vous pouvez toujours aller aux urgences de l'hôpital. - Mais il y a trop de monde... - Je suis désolé mais je ne vois pas d'autre solution. - Merci docteur."
Appel 3. "Allo, bonjour, est-ce que vous faites des visites à domicile cet après-midi ? - Non. Jamais. - Mais ma femme souffre énormément. - Vous êtes des patients du cabinet ? - Non, nous venons d'arriver dans la région. - Qu'est-ce qu'elle a, votre femme ? - Des douleurs de règles. - Des douleurs de règles ? Je ne pense qu'aucun médecin ne se déplacera pour des douleurs de règles un samedi après-midi. - Je ne vous demande pas de me juger, je vous demande si vous pouvez passer... - Non. - Mon ancien médecin passait, lui... - Ce n'est pas mon cas. Mais il y a des solutions. - Lesquelles ? - Eh bien, si elle a vraiment trop mal, les urgences, si elle peut attendre un peu la maison médicale de garde... - Mais je n'ai pas de moyen de transport. - Appelez un taxi. - Vous pourriez mieux me parler...  - Un médecin n'est pas un chauffeur de taxi. Bonne journée."

J'ai essayé de faire court.

Imaginons maintenant les réactions.

Qui pourrait bien réagir ?
  1. Une association de patients.
  2. Une revue de consommateurs.
  3. Une association d'urgentistes.
  4. Un syndicat médical.
  5. Un journal grand public.
  6. Un blog citoyen.
  7. Un blog médical.
  8. Monsieur/Madame Tout le Monde
  9. Un homme/femme politique


Quelques éléments de langage et vous brassez.
  1. On peut mourir.
  2. Les inégalités de l'accès aux soins.
  3. Les médecins libéraux de ville ne font pas leur boulot.
  4. Le système de garde est déficient.
  5. Que fait le conseil de l'ordre des médecins ?
  6. Il devrait y avoir un système de garde de ville 24/24 et 7/7
  7. De mon temps...
  8. C'est un cas typique de refus de soins.
Des commentaires ?



Un peu de lecture : Des données sur l'inverse care law (LA) et un commentaire humoristique : ICI.


jeudi 30 juin 2016

Attention, phrase culte : "Chaque euro dépensé par les soignants est à 99 % bon pour le pays (0,1 % de fraude et encore je suis large)."

La vision de Saint Jérôme. Louis Cretey (1635-1702)

C'est la phrase du siècle.

Par qui a-t-elle été prononcée ?

1) Marisol Touraine
2) Etienne Caniard
3) Jérôme Marty
4) Le LEEM

Ainsi, les soignants sont des saints.
Ainsi soit-il.
Tout irait mieux dans le meilleur des mondes si les soignants étaient au pouvoir.

Monsieur Jérôme Marty, puisque c'est l'auteur de cette phrase historique qui mérite d'être gravée dans le marbre, doit vivre sur une autre planète. 

Bon pour le pays ou bon pour les citoyens ou les patients ?

A-t-il entendu parler des 30 (selon Prescrire) à 50 % (selon Peter Gotzsche) de sur diagnostics dans le cancer du sein ? 

A-t-il entendu parler de la façon dont le prix des médicaments est fixé ?

Sait-il les largesses de l'industrie pharmaceutique à l'égard des médecins ?

Sait-il que seules des mesures réglementaires ont permis de diminuer voire de tarir la prescription de médicaments inutiles et/ou dangereux et non le bon vouloir ou la résistance des médecins ?

Sait-il la sur prescription de médicaments liés à la réception de la visite médicale (par 70 à 80 % des médecins généralistes, par exemple) ?

J'arrête là car notre docteur pourrait dire que la fraude dont il parle n'est pas celle que je cite de façon aussi peu exhaustive. Mais je conseille de lire le blog.

Il parle sans doute de sur facturation, de dissimulation fiscale, de paiements en espèces, de prescriptions irraisonnables et irraisonnées, de faux actes de faux arrêts de travail, de trafics en tout genre...

ICI pour le texte complet de Jérôme Marty.



Le pire vient de ce qu'il répond à une (mauvaise) étude de l'UFC - Que Choisir sur les déserts médicaux dont on ne peut pas dire que la rigueur soit la méthode et les propositions l'intérêt. Alain Bazot dit ceci : "On est dans un état d'urgence sanitaire." De qui se moque-t-il ? L'association parle de fracture sanitaire et propose une carte interactive LA que j'ai regardée pour mon coin, Mantes-La-Jolie, et qui ne dit pas grand chose de très convaincant. Faire notamment de l'accès aux pédiatres un facteur anti fracture sanitaire me laisse rêveur.

Dans les deux cas, celui d'une association de médecins et celui d'une association de consommateurs, on passe, à mon avis, à côté du problème central. Car médecins comme consommateurs ne peuvent qu'encourager la consommation.

Je ne vais pas vous sortir la balle magique mais, malheureusement, me répéter.

La refondation du système de santé passe par moins de médecine pour ceux qui disposent de conditions socio-économiques favorables, plus de services de santé pour ceux qui n'ont pas un niveau socio-économique favorable et une meilleure clairvoyance dans ce qui est médical et ce qui ne l'est pas. Mais cela suppose une réflexion globale sur la prévention, le dépistage, la gestion des maladies chroniques. Cela suppose que les études de médecine soient elles-aussi refondées (je n'y crois pas une seule seconde) et que les représentations collectives de la santé soient modifiées (cela n'en prend pas le chemin). Moins de médecine en général signifie plus de médecine en particulier. Plus de services de santé signifie certes plus d'intervenants mais aussi des politiques générales de Santé publique qui ne soient plus au service des industriels mais des citoyens.

Fini le rêve.

Il faut en finir avec l'Inverse Care Law ou Loi Inverse des Soins. La disponibilité de soins médicaux de qualité est inversement proportionnelle aux besoins de la population desservie (Julian Tudor Hart - 1971). Voir LA

  

mardi 21 juin 2016

Ce sont des raisons non administratives qui vont me faire cesser de pratiquer la médecine.


Je pense prendre ma retraite en juin 2018 avec tous mes trimestres (cela fera 39 ans d'exercice).
Je pensais continuer de travailler ensuite trois jours par semaine pour assurer la continuité des soins au cabinet, pour conforter l'avenir du dit cabinet et pour ne pas "abandonner" en rase campagne les patients que, pour certains et à cette époque, j'aurais connus depuis 39 ans...

Croyez-vous que je vais vous parler d'honoraires ? Croyez-vous que je vais vous parler de cette méchante Assurance maladie ? De la CARMF (la caisse de retraite des médecins) ? De l'URSSAF ? Du Trésor Public ?

Non.

Je vais vous parler de la médecine que je ne peux exercer. Ou que je ne peux exercer qu'au prix d'efforts surhumains

Ne croyez pas que je sois blanc bleu, que je fasse pas perdre de temps à mes collègues. C'est loin d'être le cas. Interrogez mes collègues dans le voisinage, ils auront des choses à dire sur moi. Interrogez mes patients ils auront aussi des histoires à raconter. J'ai déjà fait assez d'autocritique pour ne pas en rajouter. Pour faire le malin ou pour montrer combien je sais reconnaître mes erreurs.

Voici un aperçu minimaliste de mes petites peines de médecin. Je dis "petites peines" car ce ne sont que des petites peines comparées à celles qu'endurent les patients.

  1. Parce que je passe trop de temps à informer les patientes (et certainement pas assez), quand elles ont reçu la convocation de l'ADMY (l'association des médecins des Yvelines qui gère l'affaire), sur le rapport bénéfices/risques du dépistage organisé du cancer du sein (ce qui, en toute logique, et dans un pays démocratique devrait incomber aux promoteurs de ce dépistage et non aux médecins traitants, surtout quand ils doivent dire la médecine en  contradiction avec ce qui est raconté partout dans les media grands publics)... Et que les documents d'information, au lieu d'être le fait de la puissance publique, sont produits par des médecins indépendants (voir ICI par exemple).
  2. Parce que je passe trop de temps à informer les patients (et certainement pas assez), quand ils ont reçu la convocation de l'ADMY (l'association des médecins des Yvelines qui gère l'affaire), sur le rapport bénéfices/risques du dépistage organisé du cancer colorectal (ce qui, en toute logique, et dans un pays démocratique devrait incomber aux promoteurs de ce dépistage et non aux médecins traitants)... Et que les documents d'information, au lieu d'être le fait de la puissance publique, sont produits par des médecins indépendants (voir ICI)
  3. Parce que je passe trop de temps, en  contradiction avec ce qui est raconté presque partout dans les media grands publics, à informer les patients qui désirent que je leur prescrive un dosage de PSA... sur le rapport bénéfices/risques de cet examen qui n'est pas recommandé comme dépistage systématique. Et que les documents d'information, au lieu d'être le fait de la puissance publique, sont produits par des médecins indépendants (voir ICI)
  4. Parce que je me lasse de découvrir que l'on a dosé le PSA à l'un de mes patients (à l'insu de son plein gré) lors de son passage à l'hôpital ou chez un spécialiste bien intentionné (je ne parle pas des urologues dont le métier est de doser le PSA), ou à la médecine du travail, ou dans les centres d'examens périodiques de santé, pour un cor au pied, un rhume, voire une spondylarthrite ankylosante, que l'on a fait doser le PSA, comme ça, sans prévenir le patient... et sans l'informer du rapport bénéfices/risques de cet examen (cf. supra).
  5. Parce que j'en ai assez de constater que nombre de patientes sont convoquées tous les trois mois par leur gynécologue pour renouvellement de pilule et tous les ans pour frottis du col utérin contrairement à toute logique et à toute preuve scientifique. Et de devoir leur expliquer (perdre mon temps) que l'on peut prescrire la pilule pour un an et que le délai entre deux frottis est de trois ans.
  6. Parce que j'en ai assez que les consultations de mémoire aboutissant à un diagnostic d'Alzheimer chez "mes" patients se terminent dans 99,9 % des cas par la prescription d'un prétendu médicament anti Alzheimer par les spécialistes de la question... (on me dit dans l'oreillette que pour cause de trop grande efficacité ces médicaments sont sur le point d'être déremboursés).. et parce que je passe trop de temps à expliquer la famille, le plus souvent en vain, que les médicaments prétendûment anti Alzheimer sont à la fois inefficaces et potentiellement dangereux. "Vous en ont-ils parlé quand le médicament a été prescrit ? - Non."
  7. Parce que j'en ai assez que les patients soient obligés, au décours d'un passage aux urgences, chez le dentiste, chez le dermatologue, le cardiologue ou le rhumatologue, de venir me voir parce qu'on leur a dit que ces professionnels de santé ne faisaient pas d'arrêt de travail et qu'ils devaient aller en demander un à leur médecin traitant, ce qui nous gâche la vie
  8. Parce que j'en ai assez que les patients, après avoir consulté les centres anti douleurs où ils ont à peine été interrogés/examinés, ressortent avec des ordonnances stéréotypées de pregabaline et consorts.
  9. Parce que j'en ai assez de constater que les patients sortant des centres de cardiologie post infarctus soient (encore) traités par procoralan, crestor, tahor, exforge, c'est à dire passer du temps à aller à l'encontre de la  prescription d'un de mes confrères. Lassitude.
  10. Parce que j'en assez de devoir surveiller les INR flottants de patients qui ont reçu du sintrom ou du previscan à la sortie de l'hôpital au lieu de la bonne vieille coumadine, produit le plus prescrit dans le monde.
  11. Parce que j'en ai assez que des patients étiquetés BPCO par des pneumologues n'aient pas de BPCO et que je doive supprimer des traitements inefficaces, c'est à dire passer du temps à aller à l'encontre de la  prescription d'un de mes confrères.
  12. Parce que j'en ai assez que le pharmacien ou le médecin du travail (le docteur S sur twitter se reconnaîtra) dise qu'il est nécessaire de prescrire un appareil de mesure de glycémie capillaire à un patient diabétique non id.
  13. Parce que j'en ai assez que les consultations de cardiologie passent presque systématiquement par la case échographie, épreuve d'effort, voire scintigraphie d'effort, voire coronarographie, voire dilatation, voire stents, voire... chez des patients qui ne le méritaient pas.
  14. Parce que j'en ai assez que la prévention des risques évitables soit en France aux abonnés absents (alcool, tabac, junk food, par exemple) et que je doive passer mon temps à lutter, en mon cabinet, contre les différents lobbys qui ont pignon sur rue dans tous les media... et au risque de passer pour un ringard...
  15. Parce que j'en ai assez de devoir me désoler que... mes confrères, mes consoeurs, et cetera...
  16. Et je n'ai pas parlé de l'oncologie, des soins dits palliatifs, de l'hospitalocentrisme et de l'excès  de lutte contre l'incertitude. Voir le blog....
Je remercie ici tous les médecins qui m'ont permis de me délivrer un peu de la gangue de l'enseignement de la faculté de médecine qui m'a appris des choses capitales mais qui m'a aussi appris à ne pas exercer mon esprit critique et à croire à l'enseignement descendant, paternaliste, et cetera. Mais c'était sans doute il y a longtemps. Et je remercie aussi La Revue Prescrire.
Je ne les remercie pourtant pas car ils ont rendu l'exercice de la médecine générale impossible car je dois passer mon temps à dire le contraire des avis autorisés des autorités de santé et, finalement, à faire le travail de ceux qui sont payés, par l'industrie et par leur ego démesuré (le pouvoir, le pouvoir),  pour dire une médecine qui va à l'encontre, selon moi, de l'intérêt des citoyens.

mardi 7 juin 2016

L'oncologue est un nouveau barbare. Histoire de consultation 192.


Il y a une quinzaine de jours, je reçois l'appel d'un oncologue à mon cabinet (la première fois sauf erreur en 37 années de vie professionnelle). Il m'informe que le patient dont je suis le médecin traitant (Monsieur B, 66 ans) ne se présentera pas demain pour la chimiothérapie. Il serait utile, me dit-il, que je le convainque. Il me raconte ce qui se passe (et j'ai reçu plusieurs courriers dont un compte-rendu de Réunion de Concertation Pluridisciplinaire où la recommandation était carboplatine-gemzar) : "Nous disposons d'un nouveau traitement dans ce cancer", docteurdu16 : "dont le pronostic est catastrophique", "et les résultats sont assez extraordinaires" poursuit l'oncologue. Il s'agit d'un nouveau traitement immunothérapeutique.

L'institut Curie, machin qui ne vit que des essais cliniques et de l'argent public, écrit des articles dithyrambiques en son site, sur l'immunothérapie dans le cancer du sein (voir LA), tandis que les émissions télévisées grand public font de même Allodocteurs), et alors que l'on vante le 3 juin 2016 (ICI) les mérites d'une autre molécule (erlotinib ou Tarceva) prônée dans des indications similaires et qu'on apprend le 6 juin (mais pas par les mêmes canaux) que les laboratoires qui le promeuvent sont condamnés par la justice américaine à 67 millions de dollars d'amende pour avoir menti sur les durées de survie et pour avoir tant vanté ses effets que des praticiens, des (c)oncologues, l'ont prescrit en première intention et non en deuxième intention comme l'AMM le préconisait (voir LA). Pour les grincheux, pour ceux qui pensent que La Revue Prescrire est un nid de gauchistes, d'ayatollahs, d'anti capitalistes, je ne peux m'empêcher de citer la revue qui écrivait en 2007 (!) combien cette molécule était surévaluée et combien les experts étaients sous influence : LA.

Bien entendu, ces nouveaux produits, et l'Institut Curie, qui annonce une survie médiane augmentée de trois mois (merveilleux résultats), n'ont pas d'effets indésirables. A propos d'effets indésirables graves l'oncologue à la voix douce ajoute : "De toute façon le produit est bien toléré, donc, si ça marche ce sera tout bénéfice, et si cela ne marche pas le malade n'aura pas souffert". Je réfléchis à toute allure et je lui dis que je vais voir avec la famille. J'ajoute : "Vous êtes drôlement optimiste" et lui de me répondre : "C'est mon métier qui veut ça". Je ricane sous cape. J'apprendrai plus tard que l'oncologue me téléphonait en présence du patient et de sa famille, ce qu'il avait omis de me dire.

Ce que ne m'a pas dit non plus l'oncologue à la voix doucereuse c'est que le traitement proposé se fera dans le cadre d'un protocole thérapeutique. Si j'avais convaincu le patient je n'aurais même pas reçu une prime...

Les protocoles thérapeutiques sont l'alpha et l'omega de la "recherche " en cancérologie. Je ne me rappelle plus quel grand ponte oncologue (sans doute membre de l'INCa) avait annoncé que son ambition était que 90 % des patients soient protocolisés. Protocoliser les patients signifie essais en double-aveugle ou essais produit(s) actif(s) versus produit(s) actif(s), mais surtout : rares essais nécessaires, cadeaux déguisés, essais d'implantation (seeding), essais renvois d'ascenseurs, essais bidons pour remerciements... Et le patient dans tout cela ? 

J'appelle la famille pour l'informer et c'est la femme du patient qui répond (le patient parle très mal le français) et elle doit se demander pourquoi je l'informe de faits dont elle est au courant. Je lui fais part de ce que m'a dit l'oncologue. Une longue conversation s'ensuit. 

Je vous résume la situation telle qu'elle a été perçue par Madame B. Attention, je ne dis pas que ce que dit la femme du patient est "vrai", je vous rapporte seulement des propos qui sont, selon la formule de prudence consacrée, soit une invention, soit le ressenti, soit la vérité.

Mais ces propos m'ont été confirmés ensuite par le reste de la famille...
Puis la femme du patient est passée au cabinet pour qu'on en parle vraiment (elle m'a répété ce qu'elle m'avait dit).

L'histoire racontée est la suivante (je ne garantis donc pas la véracité des faits, j'écris sous son contrôle) : "On a dit à mon mari, j'étais là, qu'il allait mourir à 99 %"

Je continue ?

"Ils vous ont dit ça ?
- Je vous jure, docteur, mon fils A était là..."
Je continue ?

Donc, je résume encore, on a dit au patient et à sa famille qu'il allait mourir à 99 % et on lui a posé une chambre implantable. Pour la chimiothérapie. Sans lui demander son avis. On a d'abord posé une chambre avant de savoir s'il allait faire la chimiothérapie.
"Vous confirmez ?
- Je confirme."

Le patient a accusé le coup. Mourir à 99 %, comment ne pas accuser le coup ?
Il ne voulait plus parler au médecin qui lui avait annoncé la mauvaise nouvelle.

Mais ce n'est pas fini.

La femme du patient ajoute : "Le docteur a dit qu'avec le nouveau traitement mon mari pouvait vivre entre trois et neuf mois de plus et que s'il le refusait il pouvait mourir dans une semaine ou dans un mois."

Mais ce n'est pas encore fini.

La femme du patient : "Le docteur a dit que puisqu'il refusait le traitement il n'avait pas besoin de le revoir."

Je suis effondré. Comment peut-on prononcer une phrase pareille ? Comment peut-on se comporter aussi mal  à partir du moment où le patient (qui va mourir) décide de ne pas se traiter ? Cet oncologue ne connaît ni l'EBM, ni la décision médicale partagée, ni la prise de décision partagée (shared decision making). Cet oncologue est un oncologue, c'est à dire qu'il traite des cancers, pas des patients qui souffrent d'un cancer.

Nous organisons à domicile une réunion pour mettre en place les soins palliatifs à domicile. Le patient est allongé sur un fauteuil, il écoute, il entend, on lui explique, il semble d'accord. On pourrait dire qu'il est résigné mais non, il accepte sa fin prochaine.

Les propos du cancérologue sont rapportés et nous les commentons (mais je ne rapporte pas les conversations pour ne pas impliquer les différents participants).

Puis, quelques jours après, le patient est hospitalisé en pleine nuit car il étouffe.

Les nouvelles ne sont pas bonnes. L'un des fils du patient me parle de l'attitude arrogante du personnel soignant. Au point que le patient souhaiterait être transféré dans un autre hôpital.

Mais il n'en a pas le temps : il meurt quelques jours après.

En préparant ce billet, et non sans avoir demandé à la famille s'il fallait que je ne l'anonymise plus, je relis le dossier (je n'ai toujours pas reçu de compte rendu final), et je découvre cette phrase ahurissante de l'oncologue dans le dernier courrier qu'il m'a adressé : "Je reste à sa disposition pour le revoir quand il le souhaitera, sachant que dans la mesure où il refuse toute prise en charge carcinologique spécifique, mon aide ne peut être que limitée..."

Cet homme n'aurait pas dû faire médecine. Et d'ailleurs il ne fait que de l'oncologie.

Cet homme n'est pas médecin non plus. C'est un monstre.

Pierre Desproges proposait ceci il y a quelques années : Je vous dis trois mots, quel est l'intrus ? Schwartzenberg, cancer, espoir.


PS.
Voici ce qu'écrit Richard Lehman en son blog et quand on dit que je fais de l'oncobashing, je suis loin du compte LA

"Atezolizumab in Oncoland1909 When I began writing these reviews in 1998, I took a generally positive tone with oncology trials. The history of cancer showed that incremental progress over decades was the norm. But I was a victim of retrospective optimism bias: history records the path to success as a single road, ignoring all the dead ends in which people died miserably for no gain. Gradually I began to realize that standards of proof in cancer trials were declining while drug prices were rocketing. Oncology researchers might still be honestly pursuing the best hope for patients, but pharma companies seemed to be intent on a no-lose game. The conclusion of this latest Lancet single-arm phase 2 trial reads: “Atezolizumab showed durable activity and good tolerability in this patient population. Increased levels of PD-L1 expression on immune cells were associated with increased response. This report is the first to show the association of TCGA subtypes with response to immune checkpoint inhibition and to show the importance of mutation load as a biomarker of response to this class of agents in advanced urothelial carcinoma. Funding F Hoffmann-La Roche Ltd.” Let’s unpack that a bit. The overall response rate was 15% in a relatively uncommon cancer, so 85% of patients had no benefit. Testing for PD-L1 activity may soon be possible but it won’t help the great majority of patients. Most of the (few) responders were still responding at a median 11.7 months. So at best this treatment may delay death in 3 out of 20 people with advanced urothelial cancer: we don’t know by how much. I’m all for continued research and finding out what happens to the 15%. But bringing the drug early to market? The FDA has already given this drug accelerated review status for this indication."
PS 2 (je rajoute ceci le 9/6/16) : un billet de décembre 2014 de Babeth : LA

jeudi 2 juin 2016

Homophobiol, le premier traitement contre l'homophobie : une campagne idéologiquement déplacée.


Une campagne publicitaire de l'association AIDES (LA) contre l'homophobie excite l'association et la fait s'auto congratuler par des gens qui trouvent cela génial, ce dont elle ne manque pas de s'en faire le relais.
Je trouve cette campagne terriblement déplacée.
Les campagnes de publicité servent en théorie à vendre des produits. Quand une campagne de publicité est "bonne", cela ne signifie pas qu'elle est acceptée par le milieu publicitaire ou qu'elle fait le buzz ou qu'elle est détournée sur you tube, cela signifie que la courbe des ventes est en train de monter. L'important d'ailleurs n'est pas que la courbe des ventes monte en trois jours (mois) et retombe en deux, l'important est que le produit (ou la marque) monte progressivement, atteigne un plateau et continue de se vendre pendant des mois (années) en profitant de la forte image que la campagne a produite pour que le consommateur désire le produit.
Mais ne faisons pas du marketing pour classe maternelle. posons-nous la question ? Combien d'homophobes auront changé d'avis en voyant la boîte ?

Non, je pense que cette campagne est déplacée et inappropriée (nonobstant le fait que ses créateurs affirment que cela fait en parler, de l'homophobie, et que c'est toujours cela), pour des raisons idéologiques.




D'abord, utiliser la publicité, le procédé le plus hideux du consumérisme et de la société de consommation en général, et nul doute que de nombreuses associations qui luttent contre l'homophobie luttent aussi contre la publicité, et les procédés de la publicité (on me rétorquera : utiliser les armes de l'adversaire pour le combattre est souvent une bonne chose, hum...), les procédés les plus infâmes, les faux témoignages, les études bidons, même avec humour.

Voici quelques perles :
Homophobiol est le nouveau médicament lancé par AIDES et Ex Aequo, deux ONG qui luttent contre le sida. Son principe est simple : à l’aide de comprimés ou de patchs, le traitement est censé combattre l’homophobie, de la plus petite à la plus importante (ICI).
On a même réalisé de faux témoignages (sic) pour montrer l'efficacité du produit : comme si la publicité n'utilisait pas, toujours, de faux témoignages (voir LA).

On a aussi cela :
Dans le cadre de la journée internationale de lutte contre l'homophobie, des associations proposent avec légèreté un traitement médical imaginaire: une pastille contre les insultes et les violences envers les homosexuels (LA).

Ensuite : 
J'ai longuement développé sur ce blog, en me fondant sur Ivan Illich (La Nemesis médicale dénonçant : la médicalisation de la société,  l'hétéronomie de la santé, la perversion et les dangers de l'institution médicale, et cetera, voir LA et ICI) et sur Thomas Mckeown (The role of medicine précisant : les rôles respectifs de la médecine et de l'hygiène, les actions respectives des médecins et des institutions de santé, ce que l'on devrait attendre des uns et des autres, les illusions sur la médecine inventées par les médecins, l'industrie pharmaceutique, et cetera), par exemple mais la liste des bons auteurs n'est pas limitative, que les croyances mythiques en la médecine passaient par la médicalisation de la société, la médicalisation de la vie, et, par conséquence, la médicamentation de la vie publique et privée, la pilule du bonheur des années soixante, et voilà que d'un seul coup d'un seul les deux associations entérinent ces faits.

Encore : 
Qui peut penser une seule seconde que l'homophobie (qui est une variante de la peur de l'autre mais, bien entendu, beaucoup plus, mais parler d'analyse freudienne est devenu incongru, voire réactionnaire, et ce, d'autant, que les freudiens ou ce qu'il en reste ont des comptes à rendre avec l'homosexualité, c'est ce que disent les LGBT, puisqu'ils résistent...) pourrait être vaincue par une pilule ou par un patch ? De qui se moque-t-on en prétendant qu'un médicament, fût-il humoristique, pût lutter contre des préjugés ou des attitudes éthiques, moraux, sociétaux, anthropologiques, sociologiques ? Qui pourrait s'imaginer que le cerveau humain, qu'il fût reptilien ou non, pût être durablement influencé par la prise d'une drogue, d'un poison (le nom grec de médicament) et qu'ainsi, passez muscade, le monde serait peuplé de gens bons et moralement bien formatés à la construction à la mode ? Non, l'homophobie est, au même titre sans doute, que le racisme ou la simple peur de l'autre, une donnée construite, construite par l'histoire, la culture, la sociologie, l'anthropologie, la médecine, et j'en oublie, et elle s'exprime de façon différente selon les coutumes, les climats, les sociétés, les régimes politiques...

C'est donner l'idée que l'homophobie est une maladie alors que le principal combat de ces dernières années était de combattre l'idée que l'homosexualité en était une. Cela n'a pas de sens.

dimanche 22 mai 2016

Une maladie d'Osgood-Schlatter rétrospective. Histoire de consultation 191.


La jeune A, 14 ans, consulte pour une allergie (saisonnière).
Blablabla.
Son dossier indique qu'elle a consulté trois fois pour des douleurs que j'ai attribuées trois fois à un Osgood-Schlatter (voir Wikipedia : ICI).
On parle de son allergie saisonnière qui réagit très bien à la cetirizine.
La maman parle de désensibilisation.
Blablabla.
On blablatte donc comme on le fait dans les bons cabinets de médecine générale (la désensibilisation, je n'en pense que du mal en ce cas et je songe déjà aux commentaires dans le genre "pour mon fils cela a bien marché" et aux allergologues qui vont me tomber sur le rable, mais j'ai l'heur de connaître leurs arguments).

La maman me dit ceci, après que j'ai demandé des nouvelles des genoux de sa fille, ben oui, les médecins généralistes ont plusieurs motifs d'intérêt pour leurs patients, la fille qui, en passant, ne se rappelle plus qu'elle a eu mal bien qu'elle ait consulté trois fois... : "Nous sommes allés voir l'orthopédiste, tiens, j'ai oublié de vous le dire, il a fait faire des radios et une IRM... - Oups... - Vous avez l'air surpris. - Oui, plutôt. Il a donné un traitement ? - Non. Enfin si, de l'ibuprofène."

J'ai raconté à cette jeune fille et à sa maman l'histoire suivante :
"Quand j'étais adolescent j'avais mal aux genoux quand je faisais du sport, ce n'était pas insupportable mais je devais m'arrêter de courir, de faire du basket, j'en ai parlé à mes parents (qui n'étaient pas médecins) qui m'ont rassuré en me disant que c'étaient des douleurs de croissance et que ça passerait. Je n'ai pas vu de médecin. J'ai souffert (le mot est fort) et c'est passé. Plus tard, des années plus tard, en assistant à un cours à la Faculté de médecine j'ai compris que j'avais fait un Osgood-Schlatter..."

C'est tout.

Je pourrais en faire des tonnes.

  1. Médicaliser la vie est l'objectif des médecins, des patients, des politiciens, des marchands et des  gourous
  2. Traiter toute douleur dès qu'elle apparaît n'est pas toujours une bonne idée
  3. Ne pas accepter l'incertitude est un défaut des non médecins généralistes
  4. Ne pas savoir "bien" expliquer à une famille que quand c'est rien, c'est rien, et que ce n'est pas nécessaire de faire de l'imagerie pour de l'imagerie, est désastreux
  5. Promouvoir l'autonomie illichienne est une pratique rentable : mes parents n'ont pas jugé bon (nous n'étions pas à la même époque) de m'envoyer chez le médecin
  6. Faire des examens complémentaires inutiles est un passe-temps médical coûteux
  7. Consulter un médecin spécialiste sans passer par le médecin de famille est souvent une perte de temps
  8. Ne pas oublier que les maladies bénignes guérissent toutes seules et que les traiter ne rend pas le médecin meilleur mais améliore les statistiques de guérison médicalisées
  9. Ne pas méconnaître l'erreur fatale du docteurdu16 qui se "livre" en parlant de lui-même alors qu'il aurait pu raconter une histoire d'Allan dans le style : "Il est arrivé ceci à l'un de mes amis médecin..."
  10. L'allergologie est une spécialité qui me fait me poser presqu'autant de questions que l'homéopathie
  11. Même les consultations les plus "simples" nécessitent un background (un arrière-plan) conséquent
PS - Il n'est pas aisé de trouver des informations claires et précises sur les deux orthopédistes.
Vous trouverez la biographie de l'Américain Robert Osgood ICI et  quelques informations sur le Suisse Carl Schlatter LA mais pas de photographie.