vendredi 18 septembre 2026

Le rapport "Information en santé" de Molimard M, Costagliola D et Maisonneuve H : une méthodologie pour le moins critiquable. (Travail en cours).

 

La photographie non retouchée de Molimard, Costagliola et Maisonneuve (MoCoMa)
AVEC Yannick Neuder et SANS Stéphanie Rist


Le collectif MoCoMa a publié le 12 janvier 2026 un rapport (ICI) qui s'intitule : 

Introduction : le contexte.

Il vaudrait mieux que vous lisiez le rapport avant que je ne le commente mais à l'impossible nul n'est tenu, c'est long, répétitif, il faut s'accrocher. Je l'ai fait pour vous.

Il est clair que le sujet de l'information en santé est crucial pour les médecins praticiens et pour les citoyens et les patients tant elle part dans tous les sens, tant on ne sait pas toujours d'où elle parle, tant on ne sait pas quels sont les liens d'intérêts qui la sous-tendent. 

Qui pourrait s'opposer a priori à une telle démarche vertueuse ?

L'irruption de la pandémie Covid 19 dans le monde développé où il était possible de parler de la Fin de la Santé Publique en s'appuyant sur des données épidémiologiques jamais enregistrées en termes d'espérance de vie à la naissance, de mortalité infantile ou de mortalité en couche a tout bouleversé. Les historiens et/ou les épistémologues auraient pu, avant son surgissement, annoncer La Fin de la Santé Publique alors que le public, les citoyens en bonne santé, sur le point d'être "malades" ou déjà malades, ressentaient le Recul de la Mort et l'avaient intégré dans leur vision du monde et de leur santé.

Ainsi, dans ce monde policé et sûr, la mort est soudain réapparue, une mort qui pouvait atteindre tout le monde (en réalité, c'est un invariant de la Santé Publique, les plus défavorisés et/ou les moins éduqués ont été les plus touchés), les réanimations se sont remplies, la peur s'est installée.

La santé publique était devenue un marché comme un autre et les habitudes des délivreurs de soisn et des receveurs de soins étaient déjà devenues consuméristes.

L'émergence d'une nouvelle  maladie infectieuse due au coronavirus SARS-CoV-2 a révélé d'une part que malgré les alertes (SRAS et MERS) la France n'était pas prête (manque de masques, manque de tests) et d'autre part que la pratique de la médecine n'était pas aussi unifiée que cela et que le prétendu "corps médical" n'existait pas : tous les médecins, praticiens ou non, tous les scientifiques non-praticiens et non-médecins rattachés à la médecine (épidémiologistes, statisticiens, virologues, anatomo-pathologistes, physiciens, et cetera) avaient des avis sur la pandémie et les donnaient es qualités et ex cathedra sans toujours se fonder sur des données que l'on désignera comme robustes. Il n'y avait pas de consensus. Il n'y a d'ailleurs toujours pas de consensus sur de nombreux sujets concernant la façon de gérer la post pandémie, les études de qualité manquent, les complotistes et les raoultiens continuent de parler et les académiques n'admettent pas (beaucoup) les interrogations. 

Ces différences de points de vue, d'approches, de théories physio et étio-pathogéniques, parfois contradictoires, loufoques, dangereuses ou validées a posteriori sans oublier les différentes prises en charge proposées qui partaient dans tous les sens pouvaient paraître acceptables puisque cette pandémie due à un coronavirus méchant et mutant, était nouvelle. Les médecins et les chercheurs se devaient de formuler des hypothèses et de proposer des traitements dans l'urgence en respectant le Primum non nocere ce qui ne fut pas toujours le cas et il est compréhensible que nombre de ces hypothèses aient été erronées, démenties par les faits, par l'expérience ou par des études et que nombre de ces traitements non fondés sur des études robustes (nous ne parlerons pas des études falsifiées) ne soient pas efficaces. 

La confusion qui a régné et qui continue de régner, l'inertie des idées fausses est considérable, ont permis de révéler à certains qu'avant le covid la situation était (presque) identique : les prises en charge de maladies connues, de symptômes identifiés, de maladies non encore déclarées ou qui ne le seraient jamais, étaient souvent non fondées sur des preuves, parfois fondées sur des preuves incertaines, et que les recommandations n'avaient pas toujours une fiabilité suffisante et n'étaient pas toujours rédigées de façon indépendante. La politique de gestion des liens d'intérêts financiers et académiques n'est toujours pas claire.

Ainsi, la remise en cause implicite de l'Evidence Based Medicine est à la fois le fait de ses partisans sincères (qui la trouvent dévoyée et perfectible) comme de ses adversaires qui en soulignent (souvent à juste titre) les imperfections et (avec acharnement) ce qu'ils considèrent comme des excès dont les valeurs et préférences des patients.

L'humilité doit être la règle quant à l'affirmation que les prises en charge quotidiennes que nous effectuons sont robustes, validées par des essais de qualité, fondées sur des recommandations solides et établies par des praticiens libres de liens/conflits d'intérêts.



C'est le troisième billet de blog que j'écris à propos du Comité dont voici pour chacun des membres le nombre de publications (16/09/2026): Molimard Mathieu (284), Costagliola Dominique (761) et Maisonneuve François (295).


Commentons donc le rapport !

Le préambule : trois ambiguïtés méthodologiques

Ce rapport dit rapporter en 68 pages les propos tenus par 270 personnes lors de 156 entretiens que MoCoMa a menés. Le verbatim représente un total de 800 pages selon les auteurs.

La première ambiguïté tient à la possible confusion des genres entre une recension d'entretiens, une interprétation de ces entretiens par MoCoMa et des recommandations préconisées par MoCoMa.

"It does not matter who votes, but who counts the votes." ---Stalin "Peu importe qui parle, mais ceux qui interprètent" --- MoCoMa


La deuxième ambiguïté tient au choix des personnes qui ont été interrogées (je n'en fais pas partie) : qui a été retenu, qui a été écarté, qui a refusé. Ce n'est pas mentionné.

C'est un peu comme si les auteurs d'une méta-analyse ne justifiaient pas les raisons pour lesquelles telle étude avait été analysée et pourquoi telle autre ne l'avait pas été. En résumé : "Faites-nous confiance mais vous n'aurez pas les data".



Il n'existe par ailleurs aucune donnée démographique ou sociologique sur la qualité des interrogé.e.s, leur âge, leur profession, leur statut, leur appartenance, sinon de vagues allusions, sans bien entendu de proportions (pourcentages de professionnels de santé et lesquels, et cetera).

GIGO (Garbage In, Garbage Out)

Ensuite, il est précisé que les entretiens ont été anonymisés, je cite, "Pour garantir une parole libre et sereine, nous nous sommes engagés à ne citer directement aucun participant." Les noms des interrogés sont pourtant cités en Annexe.

Si j'étais méchant (et rigoureux) je dirais que ce rapport est un un avis d'experts, ce qui, dans la pyramide des preuves, n'a pas une très grande valeur : Grade C  ?

Quels experts ?

Sur PubMed et au moment où j'écrivais (avril 2026) voici la dernière publication où le nom Molimard M est cité.


Il y a 17 auteurs dont Molimard M.

Sur les 16 restants, 8 ont été interrogés par la commission, soit 50 % !

Il est clair que corrélation mais n'est pas causalité. 

La même chose pour Costagliola D. 


Comme il y a 84 auteurs dans un domaine de recherche étroit, je n'ai pas retrouvé de corrélation flagrante.

Pour Maisonneuve Hervé


Parmi les 15 signataires + Hervé Maisonneuve, 5 sur 15 ont été interrogés par la commission MoCoMa, 2 signataires non interrogés sont membres de l'industrie pharmaceutique (GSK et Pfizer) et un signataire interrogé fait partie d'une entreprise d'IA.

Cueillette des cerises et liens d'intérêts.

Par curiosité j'ai aussi pratiqué la cueillette des cerises (le cherry-picking) en allant regarder dans Transparence Santé le statut des deux premiers médecins interrogés cités en Annexe et j'ai trouvé 108 déclarations publiques d'intérêts (DPI) pour l'un et 104 pour l'autre. Il est pourtant clair, je ne peux que faire confiance, que la gestion des liens/conflits d'intérêts a été menée avec rigueur par MoCoMa et pas dans une démarche privée avec des règles seulement connues des auteuristes.

J'ai aussi répertorié  dans ce rapport de 68 pages le nombre de fois où le mot "intérêts" avait été utilisé accolé à liens ou conflits : 8 fois ! Dans un rapport comprenant 292 091 caractères (espaces non inclus) ! Il est clair que les liens et conflits d'intérêts en santé ne contribuent IRL que pour 0,022 % à l'information en santé !

La corruption par l'industrie pharmaceutique et des matériels est pourtant une donnée mondiale connue, répertoriée, sourcée. Un article de 2021 : LA. Un article de 2026 : ICI. C'est encore du cherry-picking ! Un article plus récent (2026) sur ce qui se passe aux US : LA.



La troisième ambiguïté vient de ce que la santé en tant que telle n'a pas été définie par MoCoMa. S'agit-il de la définition énoncée par l'OMS en 1946, une définition extensive qui peut d'ailleurs expliquer certaines dérives actuelles puisqu'elle intègre le bien-être et l'environnement ? 

"La santé est un état complet de bien-être physique, moral et social et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité."

Il semble que cette définition convienne à MoCoMa qui citent par exemple le dérèglement climatique comme une source de désinformation en santé.

Ainsi, est-ce que l'industrie du bien-être fait partie de la médecine ? Est-ce que la musicothérapie pratiquée dans des structures hospitalières est de l'art ou de la médecine ? Si c'est le plaisir d'écouter de la musique point n'est besoin de mener des essais robustes, si c'est de la médecine il semble nécessaire de tenter le coup. Un essai Beethoven vs Mozart avec un troisième groupe placebo (qu'il sera difficile de choisir : la musique d'ascenseur ?).

Une autre question n'a pas été abordée par le Comité MoCoMa : la médecine est-elle une science ? Nous proposons la définition de Petr Skrabanek et James McCormick in "Idées folles, idées fausses en médecine. 1992 (en français), éditions Odile Jacob. Chapitre 6, Éthique et médecine, p177) 

"... la médecine n'est ni art ni science. C'est au contraire une discipline empirique fondée sur des talents diagnostiques et thérapeutiques, aidée par la technologie, c'est à dire l'application efficace de la science."

Les exemples donnés par les auteurs dans les pages suivantes sont "éclairantes". Un médecin généraliste qui prescrit un antibiotique ou une radiographie n'a pas besoin dans le premier cas d'avoir fait des recherches en microbiologie et en biochimie et dans le second un diplôme de physique ! On peut espérer en revanche que ceux qui donnent les autorisations de commercialisation des antibiotiques et ceux qui pratiquent les radios ont des compétences académiques...

La médecine contient-elle la science ? La science contient-elle la médecine ? Y a-t-il des solutions de continuité ? Y a-t-il des zones d'intérêts communs ?

Les cibles du Comité MoCoMa sont bien entendu, je cite, les médecins parallèles, les médecins complémentaires, les médecines intégratives, et cetera. Pas la médecine académique, c'est à dire celle pratiquée par leurs pairs.

Erreur ! En l'occurrence ce ne sont pas leurs pairs : les trois membres de MoMoCoMa, et ce n'est pas une tare, ne sont pas des médecins praticiens.

Ainsi, le Comité, et les déclarations subséquentes de Mo qui se répand sur tous les plateaux et media, ne précisent pas les différences (probables) entre la science (on ne sache que les 3 éminents membres de MoCoMa soient mathématiciens, astrophysiciens, biologistes moléculaires ou éthologues), la médecine, la santé, le bien-être et/ou la technologie.


Il est quand même tout à fait surprenant et dérangeant que la méthodologie utilisée pour l'écriture de ce rapport ne soit pas transparente, qu'elle soit très critiquable et qu'elle produise des conclusions qui seraient incritiquables.


Quelques réflexions sur le rapport

Avant-propos

Mêmes réflexions que dans le Préambule : il ne s'agit ni d'un rapport de consensus (aucune information contradictoire aux recommandations des auteurs n'est mentionnée), ni d'un article scientifique comme un État de l'art, ni d'un compte rendu sociologique (aucun verbatim)... C'est de la cueillette de cerises.





Synthèse

MoCoMa attribuent à la désinformation en santé 

  • "Le retour de maladies que l'on pensait éradiquées", dont acte pour les USA, mais en France il serait nécessaire de donner des exemples (la dépression résistante aux IRS ?)
  • "une augmentation de la mortalité infantile", en France, dans l'Union Européenne, aux USA, dans le monde ? Rappelons que la dégradation des chiffres de la mortalité infantile concerne surtout la France dans l'UE (le nuage de la désinformation n'atteindrait-il que notre pays ?). Il est étonnant que les rapports concernant cette augmentation n'aient pas été lus par MoCoMa : voir une ébauche de littérature ICI.
  • "un abaissement de l'espérance de vie", là encore, en France ? S'agit-il de l'espérance de vie à la naissance, à 40 ans ou au moment de la retraite ? De l'espérance de vie en bonne santé ? Rappelons qu'aux US, ce sont les opioïdes prescrits par des médecins sous l'influence de laboratoires voyous et criminels qui ont fait diminuer l'espérance de vie de jeunes hommes blancs plutôt CSP + : LA (pardon de citer Wikipedia qui me semble ici pertinent). Rappelons que le Co de MoCoMa est épidémiologiste. Je vous présente 2 graphiques tirés d'un rapport de la DREES (paru certes après le rapport, LA) qui ne disent pas tout à fait la même chose que MoCoMa (en France) :

"Le diagnostic est partagé" : on veut bien croire MCM qui se font une haute idée de leurs propres certitudes et qui pensent sans doute que le principe de la désinformation en santé ne peut s'appliquer à eux-mêmes.




Comme le disait Popper, une théorie scientifique, et ici un point de vue scientifique, ne peut être qualifié de scientifique que lorsque l'on peut le critiquer.



MoCoMa proposent alors "Une stratégie nationale autour de 9 recommandations structurantes" On croirait lire le plan marketing d'une agence de publicité pour un "produit". Nous les commenterons après avoir analysé un nouveau chapitre introductif qui arrive comme un cheveu sur la soupe..

Introduction

MoCoMa — après un avant-propos et une synthèse, ils n'ont pas peur de la redondance —  rédigent une introduction où l'ultracrépidarianisme trône en majesté : on a droit à des réflexions philosophiques, sociologiques, anthropologiques, éducationnelles et même juridiques. On ignorait les compétences toutologiques de MoCoMa...

La lecture attentive de cette Introduction nous permet pourtant d'entrevoir qu'elle est un plagiat d'IA. Les exemples sont nombreux de phrases reprises telles quelles sur les différents sites qui recensent les mêmes sources. On n'en conclut pas que MoCoMa se sont servis de l'IA pour écrire leur rapport mais, par gentillesse, on en conclut que les interrogé.e.s par MoCoMa parlaient IA. Cela ne nous rassure ni d'un côté ni de l'autre. Le professeur Molimard, le Mo de MoCoMa, "chercheur de l'équipe AHEAD" selon une source bordelaise (LA), est d'ailleurs impliqué dans l'IA.

La lecture sur site des missions de AHeaD montre l'humilité scientifique de ces chercheurs (ICI)


Autre exemple où MoCoMa reproduisent des propos plutôt dépassés (mais il s'agit sans doute des effets de la recension des propos des interrogé.e.s : la référence sur les différences entre Mésinformation, Désinformation et Mal-information est celle d'un document du Conseil de l'Europe publié en 2017, soit bien avant le Covid) en citant un article qui traite du sujet en général et pas de la santé en particulier (LA). Comme le montre le tableau utilisé qui semble un peu "court" pour une analyse sur la santé.


MoCoMa utilisent alors un concept flou qui n'est fondé sur aucune donnée expérimentale, "la bonne information".

MoCoMa donne 3 exemples de la lutte contre la désinformation qu'ils jugent sans doute pertinents :

  1. Un livre écrit par le directeur de l'AFP, Fabrice Fries,  (Fries F. L’emprise du faux. Désinformation : le temps du combat. Editions de l’Observatoire, 2021, 208 pages),  qui fut patron de presse (Vivendi Universal Publishing) à la tête de journaux comme, entre autres, "L'Express" ou "L'Expansion" mais aussi "Le Quotidien du Médecin" dont on connaît la qualité des informations médicales (fournies exclusivement par l'industrie pharmaceutique)... Il a aussi été dirigeant de Publicis Consultants, c'est à dire un publicitaire corporate, un lobbyiste en quelque sorte.
  2. Le sociologue Gérald Bronner et le rapport "gouvernemental" qu'il a dirigé intitulé "Les lumières à l’ère numérique. Presses Universitaires de France 2022, 232 pages". Il est assez curieux de constater que les thèses de Gérald Bronner sont parfois ambiguës et pourraient, dans le contexte de la désinformation, prêter à confusion quand il critique le GIEC ou quand il combat le principe de précaution — ce qui est une position tout à fait légitime sauf qu'il le fait avec des exemples erronés. 
  3. La Fondation Descartes (LA). Le conseil d'administration est présidé par le fondateur donateur Jean-Philippe Hecketsweiler, ex vice-président chez JP Morgan ! L'indépendance est garantie. Quant au conseil scientifique, savez-vous qui l'encadre ? Gérald Bronner !
Bon, c'est un peu approximatif, MoCoMa.


Revenons aux 9 recommandations structurantes.

1


Cette recommandation est épaisse, fournie, dense. Elle part dans toutes les directions. Il semble que MoCoMa veuillent réformer l'enseignement en France. Depuis la maternelle jusqu'à l'université. On ignorait que les sciences de l'Éducation soient le dada de MoCoMa. Mais ce catalogue de bonnes intentions, qui pourrait s'y opposer ? Qui pourrait prétendre le contraire de ce qui est écrit ? Jules Ferry n'a qu'à bien se tenir : MoCoMa arrivent. Ils vont réformer l'Éducation nationale en deux coups de cuillère à pot. Et la France, sous l'impulsion de ces lumières bronnerriennes, va faire grimper la France dans le classement PISA.


2


MoCoMa ont des ambitions : réformer les études médicales et scientifiques. Rien que ça. Mais il y a plus. MoCoMa veulent "former" les scientifiques, oui oui, leur apprendre l'esprit critique, renforcer la littératie numérique, et cetera. MoCoMa sont les démiurges d'une Nouvelle Société, eux trois qui sont passés au travers des impostures raoultiennes d'avant Covid (ou, pire, qui les ont vues et ne les ont pas signalées), eux qui n'avaient jamais lu de façon critique un article de Raoult et de sa clique, eux qui ont tout gobé et qui disent désormais avoir tout su...

On note que MoCoMa veulent aussi former les journalistes, c'est à dire leur apprendre leur métier. On les imagine débouler avec leur mentor en journalisme, Fabrice Friers, dans les rédactions du "Monde", de "Libération" ou du "Figaro",  sans oublier France-Culture, France-Inter ou CNews, pour leur apprendre la façon exacte de parler de la science. 

MoCoMa veulent également développer de nouvelles formations universitaires !

Le bannissement académique de pratiques de soins non validées est nécessaire. Mais c'est à notre avis une partie d'un problème plus général : il serait aussi nécessaire dans ce grand chamboule-tout de s'intéresser à la délabélisation de pratiques de soins académiques (dans les hôpitaux, par exemple) non validées. 

Tout le monde devrait connaître "les données de la science" pour justifier des prises en charge "académiques". MoCoMa sont silencieux sur ce point.

Dans le domaine de la santé mentale, une étude internationale récente (LA) rapporte ceci :

  • 11.6% of recommendations in psychiatric guidelines are rated by guideline authors as supported by high-level evidence, comparable to findings from other specialties, with >40% of recommendations citing two or more randomised controlled trials.

Pour ce qui est de la France un site très connu, souvent encensé, toujours recommandé, Antibioclic, est analysé par un article (LA). Ses conclusions ne sont pas fameuses :

"There is a lack of quality in the development process of the current French guidelines in primary care infectiology. This process should be reconsidered, with higher insistence as to its quality."


Rappelons qu'au CHU de Bordeaux où exerce Mo l'ostéopathie a droit d'académie (au moment où j'écris ces lignes) : voir LA.


3


MoCoMa prônent le retour de commissaires politiques que l'on appellerait des commissaires scientifiques qui délivreraient la bonne parole dans les ministères, dans les sociétés savantes, dans les universités, dans les écoles, et même dans la Société Française de Pharmacologie et de Thérapeutique (SFPT) (ICI). 

L'angle mort des sociétés savantes que MoCoMa, surtout Mo dans ses propos publics, mettent en avant pour en faire la pierre angulaire de l'information en santé est, d'après moi, celui-ci : les sociétés savantes sont des bases avancées de l'industrie pharmaceutique.

La société savante à laquelle appartient Mo, la SFPT, est elle-même victime d'entrisme de l'industrie. Nous ne négligeons pas le fait que 1) il est de plus en plus difficile de ne pas travailler avec l'industrie pharmaceutique en raison de la baisse des financements publics et en particulier pour les jeunes chercheurs, 2) un certain nombre de médecins académiques, PU et PU-PH, adhèrent à la doctrine Lina/Buzyn, c'est à dire que ce sont les meilleurs médecins chercheurs et/ou expérimentateurs qui sont engagés par l'industrie pharmaceutique et des matériels et que les experts ne peuvent être, es qualités, que membres des boards de l'industrie ou des agents d'information délivrant, c'est l'expression consacrée, "la bonne parole", à l'attention des pairs et/ou des profanes, 3) la gestion des règles transformant des liens d'intérêts en conflits d'intérêts est le plus en faveur de la négation des conflits que de leur prise en compte. 

Le 14 avril 2026 : 



Le 12 juin 2026 : le Président de la HAS se plaint des intervention incessantes de l'industrie pharmaceutique LA.

La réalité dépasse la fiction.

La phrase attribuée à Agnès Buzyn "les médecins sans liens d'intérêts avec l'industrie sont sans intérêt" pourrait être transformée en "les sociétés savantes sans liens d'intérêts avec l'industrie sont sans intérêt" 

Les membres des groupes de travail de la SFPT sont souvent, pas toujours, sponsorisés par l'industrie. je vous donne quelques exemples dans l'Annexe II.

Quant aux grandes sociétés savantes en cardiologie, cancérologie, diabétologie ou pneumologie, elles ne vivent que grâce à l'industrie.


4


MoCoMa veulent créer un nouveau label. Il sera donc nécessaire de constituer un Comité Info-Score Santé avec des scientifiques de qualité choisis par MoCoMa et/ou les sociétés savantes.



5



MoCoMa créent une nouvelle agence gouvernementale. Avec quel argent ? Une nouvelle agence avec des Commissaires Scientifiques adoubés par MoCoMa qui délivreront "la bonne parole", la parole du Comité.


6


MoCoMa veulent développer l'infovigilance. Rappelons que Mo fait de la pharmacovigilance depuis des siècles : veut-il faire ce qu'il n'a pas fait jusqu'à présent ? Était-ce seulement par manque d'argent ?



7



MoCoMa abordent le côté répressif de l'affaire. Ils ou elle veulent des sanctions (à partir de la page 42). On se rend compte de la vraie nature de MoCoMa : être non seulement des khalifes à la place des khalifes mais éliminer leurs opposants.

Renforcer la régulation des media en s'appuyant sur l'ARCOM par exemple dont on connaît la fantastique inefficacité dans le domaine de l'information : voir ICI ou LA.

Voir aussi le 30/03/2026




... et le 11/06/2026




8



Au lieu de faire de l'infodémiologie, MCM pourraient favoriser les recherches françaises en épidémiologie où nous sommes à la traîne par rapport aux pays nordiques par exemple (mais Co est épidémiologiste). Est-ce seulement un problème de moyens ? Ou un problème purement politique ?


9



Enfin, last but not least, agir au niveau européen. Il est vrai que, par exemple, la politique du médicament ne se fait plus en France mais à l'Europe où les lobbys sont puissants et notamment les lobbys pharmaceutiques.







CONCLUSION


Cet inventaire à la Prévert pourrait être interprété comme une tentative de prise de pouvoir de MoCoMa sur le discours santéal en France.

Ce qui est marquant : aucun des trois n'est clinicien. On pourrait affirmer avec provocation et ironie qu'il s'agit de l'étape ultime de l'hospitalo-centrisme : un hospitalo-centrisme sans malades.

Indépendamment des conditions de son écriture et de son opaque méthode de travail, ce rapport ne vaut que par ce qu'il oublie.

Il oublie les conditions de la recherche clinique en France et, au-delà, de la recherche en santé, qui sont dominées par l'argent de l'industrie pharmaceutique.

Il oublie que l'enseignement académique de la médecine n'est jamais évalué et qu'il est influencé par des liens et conflits d'intérêts des enseignants parfois chercheurs.

Il oublie que la formation médicale continue des médecins est financée uniquement par l'industrie des médicaments et des matériels.

Il oublie que l'évaluation des pratiques de soin dans le milieu hospitalier, notamment les CHU, est ignorée et qu'au moins la moitié de ces pratiques ne reposent pas sur des données validées mais sur l'expérience personnelle (Eminence Based Medicine).

Il oublie que le circuit des publications est entièrement dominé par de grands éditeurs et pollué par de nombreux journaux escrocs.

Il oublie que les sociétés savantes sont très souvent des émanations directes ou indirectes de l'industrie et qu'elles sont des interlocutrices privilégiées de l'HAS pour l'évaluation des médicaments avec une gestion plutôt restrictive de la notion de liens/conflits d'intérêts.

Il oublie l'état catastrophique de l'épidémiologie en France.

Il oublie la corruption académique lié au système des promotions et à l'argent de l'industrie pharmaceutique qui oblige les membres de MoCoMa à encenser sur X par exemple leurs copaines et les copains des copains. 

Ces propositions sont alléchantes d'un point de vue théorique, inapplicables en pratique, et nécessitent des investissements considérables dans de nouvelles structures qui créeront des doublons, qui alourdiront le mille-feuilles administratif, mais elles sont vaines car elles ne prennent pas en compte le "système" qui favorise la corruption, la concussion, le favoritisme, le népotisme et la mise en avant d'intérêts qui n'ont rien à faire avec l'intégrité scientifique.




ANNEXES


ANNEXE I : les déclarations publiques d'intérêts des médecins interrogés par MoCoMa.

Nous avons vu plus haut que les deux premiers pris en exemple comptabilisaient 108 et 104 DPI. J'ai continué et je n'ai pas été au bout de mes surprises : dans l'ordre : 5, 0, 119 (Jérôme Barrière), 39, 79, 0, 98, 0, 385 (Bruno Crestain, association Souffle)...

Ce qui m'a intrigué : les interrogés étaient parfois des proches de la SFPT, ou des followers X de MoCoMa, mais il ne semble pas que des bloqués sur X par le premier M aient été interrogés...


ANNEXE II : Les Déclarations Publiques d'Intérêts (DPI) des membres de la SFPT telles que l'on peut les trouver sur le site Transparence Santé : 

Le président du groupe de travail neuropychopharmacologie : David Devos (le 19/02/26 : DPI = 170)

Le président du groupe de travail Médicaments et Covid 19 : Michel Cucherat (le 19/02/26 : DPI = 57 en tant qu'universitaire et comme consultant à Mably —42300—, DPI = 150)

Le président du groupe de travail Pharmacologie cardiovasculaire : Jérémy Bellien (le 19/02/26 : DPI = 0)

Pour le reste...

ANNEXE III : L'état de la rétractation d'articles avec Raoult et sa clique et sans 

ICI


PS : le professeur Molimard ne répond pas aux invitations de CNews mais publie sur X le 29/07/2026


DPI au 19/08/26 des auteurEs du rapport

Molimard Mathieu : 8 (depuis 2017, MM n'a pas de DPI avec l'industrie pharmaceutique) ; 5 pour HAS selon DPI santé. 284 publications selon PubMed.

Costagliola Dominique : DPI = 9 ; 23 pour ANSM et HAS. 761 publications selon PubMed

Maisonneuve Hervé : 20.  Et 2 pour Santé Publique France. 295 publications selon PubMed


PS du 02/09/2026 

Nomination au conseil scientifique de l'ANSM du professeur Mathieu Molimard : LA.


PS du 15/09/2026 : les intervenants détenteurs de la Vérité en santé. Dont Agnès Buzyn.








mardi 8 septembre 2026

La loi fin de vie : Reductio ad Kapitalismus ?

Photographie post mortem à l'époque victorienne


Le billet de Christian Lehmann (CL) paru sur le site en ligne AOC le 6 mai 2026 (ICI) et intitulé "Droit à l'aide à mourir ou le capitalisme à son comble" m'a laissé perplexe. Libre à lui de ne pas pointer les interrogations majeures que pose la proposition de loi (PPL) dont les dernières versions succèdent aux dernières versions) et de ne retenir que l'aspect particulier du handicap. 

J'ai écrit cette réponse avant que la loi ne soit votée (le 18/08/2026) et il se pourrait que mes propos soient devenus anachroniques, erronés ou complètement à côté de la plaque. Mais j'ai décidé de ne pas en changer un mot. Quelques informations sur la loi telle qu'elle a été votée : LA. Et un résumé succinct en Notes (1) 

CL se fait, entre autres, le porte-parole d'Odile Maurin et d'Elisa Rojas, ce qui n'est pas déshonorant et au contraire fort utile, pour affirmer clairement que la PPL est une façon de se débarrasser des handicapéEs et pour atteindre avec une grande insouciance et une grande facilité le point Godwin en ne retenant de cette PPL que son caractère prétendument eugéniste et capitalismo-fasciste par assimilation. 

Je vais commencer par me décrire comme il l'a fait lui-même pour que l'on sache d'où je parle.

"Médecin généraliste ayant exercé la médecine générale pendant 42 ans j'ai participé pendant une bonne dizaine d'années à un réseau permettant les soins palliatifs à domicile pour mes propres malades, c'est à dire que j'ai continué autant que possible à être jusqu'au bout le médecin traitant (2).


Comme lui, je ne vais pas argumenter sur les incertitudes de cette PPL, sur les limites qu'elle pourrait autoriser à franchir : cette PPL (mais les versions changent tout le temps) améliore-t-elle les deux lois Claeys-Leonetti ? Passe-t-elle à côté de certaines personnes qui seraient non-éligibles ? Ou rend-elle certaines personnes au contraire trop éligibles ?

Quand même : ce qui me pose le plus de problèmes dans cette PPL est la finalisation de la mise en oeuvre intégrale de la médicalisation de la vie au sens illichien du terme, c'est à dire la médicalisation de l'euthanasie, du suicide assisté et de la mort dans un processus qui prendrait en compte — je plaisante malheureusement — à la fois l'opinion du candidat à la mort, sa non-opinion et l'hypothétique avis consensuel du Conseil Consultatif professionnel Pluridisciplinaire des soignants au terme d'une consultation citoyenne de soignants (on connaît l'absence de hiérarchie dans le milieu hospitalier — hi hi hi ) sans oublier les recommandations du Conseil de famille constitué d'héritiers potentiels... (3)


Le passage obligé par Emmanuel Macron. 

CL commence par dénoncer Emmanuel Macron pour l'assimiler au capitalisme fascisant et eugéniste. C'est un point de vue qui permet de le faire jouer objectivement dans la même équipe que Bardella, Soral et Ciotti.


Mourir dans la dignité.

Il continue en citant méchamment Emmanuel Macron qui mettait en avant "le droit de mourir dans la dignité" alors que "la dignité ne fait pas partie de son programme".

Il eût été plus judicieux de définir ce que signifie mourir dans la dignité, concept valise mis à toutes les sauces, comme s'il existait une façon de mourir dans l'indignité. Elisa Rojas en parle d'ailleurs LA avec beaucoup de pertinence : 

Qui définit ce qui est digne ou indigne dans la mort ? Existe-t-il des morts indignes au sens avilissantes, honteuses, déshonorantes ou méprisables ? Certainement pas, sauf à considérer que la souffrance et son expression même sont indignes, que la maladie, que le handicap et la dépendance elles-mêmes sont des indignités. Pour être dignes, donc exemplaires, les malades doivent-ils aspirer à cette mort discrète, silencieuse et aseptisée que leur promet le projet de loi ? Non, une mort n’est pas moins violente, moins dramatique, plus humaine et plus digne parce qu’elle est organisée médicalement. Sous-entendre le contraire relève davantage d’un fantasme que d’une réalité.


Les conventions citoyennes

CL souligne avec justesse que les patients (sic) présentant un handicap — et tout en supposant qu'ils sont tous antivalidistes... — n'ont pas été écoutés puisqu'ils n'ont pas été tirés au sort par la Convention citoyenne. Ce point soulevé encore par Elisa Rojas dans sa tribune nous plonge encore (voir plus haut) dans un questionnement sur la démocratie participative, elle écrit :

A cette occasion, il a été demandé à des personnes majoritairement valides de se prononcer en se projetant de façon fictive dans des réalités (la maladie, la dépendance, le handicap, la souffrance physique et morale, la proximité de la mort) qu’elles ne vivent pas, mais craignent sans les connaître.

Cela nous rappelle les conventions citoyennes sur la vaccination ou sur le dépistage du cancer du sein dont les conclusions, peu en accord avec les directives académiques, furent manipulées par les rapporteurs pour solidifier les politiques publiques et les exonérer de toute critique. Le "peuple" n'a raison que lorsqu'il dit la même chose que le pouvoir.


Les directives anticipées

Ce qui est intéressant, c'est qu'Elisa Rojas nous renvoie par ricochet à la notion de "Directives anticipées" qui est, à mon avis, un canular ou un cauchemar éveillé puisqu'il s'agit, je plagie Elisa Rojas, de demander à titre individuel à des personnes en bonne santé et dont le pronostic vital n'est pas engagé à court terme, de se projeter fantasmatiquement dans des conditions de vie extrêmes que sont la maladie incurable sans traitement curatif et avec un traitement symptomatique imparfait, les souffrances physiques et morales, le handicap acquis et la présence immédiate de la mort.

Aurait-on dû intégrer dans la Commission citoyenne des personnes présentant les états précédents et suivies ou non par des services de soins palliatifs en institution ou à domicile ?

Demander son avis à une personne qui est sur le point de mourir, ce ne sont pas des directives anticipées mais des directives immédiates. Le fait-on toujours ? Non. 

CL se fait l'avocat des personnes présentant un handicap, ce qui est louable, et dont certaines (Elisa Rojas et d'autres dont des associations comme Les éligibles et leurs aidants ou le JABS ou le Front de Gauche antivalidiste) craignent que cette proposition de loi, si elle était adoptée, ne conduise "à faire du suicide un droit" pour les personnes qui ne seraient pas en fin de vie immédiate.

Il y a sans doute un risque comme le montrent les exemples étrangers (Belgique, Pays-Bas, Suisse, Canada) et l'augmentation des "procédures" qui ont doublé au Canada, par exemple.

Est-ce que ce risque est seulement corrélé à l'absence de moyens techniques et humains, la présence de services de soins palliatifs, ou à l'état dépressif des patients lié à leurs souffrances physiques et psychiques ?


Atteindre le point Godwin

Là où il est plus difficile de suivre CL, c'est quand il atteint le point Godwin en citant Elisa Rojas et l'Aktion T4 et en rapportant les propos de Johann Chapoutot "le vrai compassionnel, c'est celui qui tue." Pourquoi en venir là ? Qu'est-ce que cela nous dit sur nous-mêmes ? CL veut-il nous dire que non seulement Macron et l'extrême-centre mais aussi la gauche main stream qui approuve a priori cette proposition de loi sont capitalismo-fascistes ?

Que les régimes fascistes aient voulu faire disparaître les handicapés, les malades et autres corps imparfaits, il est toujours bon de le rappeler et de le dénoncer.

Que les régimes communistes et notamment soviétiques aient fait la même chose, le versant psychiatrique étant le mieux documenté, il est aussi bon de le rappeler et de le dénoncer.

Mais l'exclusion et la destruction des corps imparfaits ont commencé bien avant l'apparition du capitalisme avec des nuances selon les époques, avec des nuances selon les handicaps, avec des nuances selon les cultures, avec des nuances selon les lieux, bla-bla-bla.

La lecture du livre de Céline Lafontaine, "Le corps marché. La marchandisation de la vie humaine à l'ère de la bio-économie. Paris, Le Seuil, 2014, 272 pages", nous indique que ce processus est entamé depuis longtemps mais Céline Lafontaine, malgré ses propos d'une violence inouïe qui ont été peu commentés en France, n'affirme pas que l'OCDE est une agence capitalismo-fasciste (alors que son programme de marchandisation du corps humain — surtout féminin — est terrifiant). 

Ivan Illich annonçait la médicalisation de la vie et Christopher Lasch décrivait déjà la normatisation de la vie quotidienne : depuis la pré-conception jusqu'au post-mortem. Céline Lafontaine décrit l'objectivation des corps comme marchandises.

Est-ce une vision capitaliste "à son comble" de la vie et de la mort ?

Signalons également, et par pure provocation, que l'eugénisme existe actuellement en France, il concerne le dépistage organisé de la trisomie 21 chez la femme enceinte qui conduit, s'il est positif, à une interruption de grossesse. Peut-on affirmer que ce n'est pas une mesure validiste ? Les enfants atteints de cette maladie ont désormais une espérance de vie de 60 ans (les chiffres datent de 2017) et cette amélioration considérable, on est passé de 25 à 49 ans puis à 60 ans, est liée surtout au traitement chirurgical des lésions cardiaques (que l'on n'opérait pas auparavant — par eugénisme ?) ! Les associations antivalidistes (hormis les religieux intransigeants comme les amis chrétiens de Jérôme Lejeune ou de je ne sais qui dans le spectre judéo-islamique) se battent-elles pour que des moyens soient alloués pour que les trisomiques 21 ne soient pas sacrifiés sur l'autel de la Norme ? 


PPL et soins palliatifs généralisés.

L'idée que cette PPL puisse être acceptable à condition que tout le monde puisse avoir accès égalitairement aux services de soins palliatifs rend le reste de l'argumentation un peu spécieuse. Soit cette proposition de loi est correcte avec ses imperfections et des limites, soit elle ne l'est pas avec ses défauts et ses dangers. "Est-ce qu'elle répond à toutes situations ? — Non." "Est-ce qu'elle peut être contournée ? — Sans doute oui." (4) 

Dans tous les domaines de la santé publique, je parle sous contrôle, il n'existe pas d'égalité. Il suffit d'analyser les courbes d'espérance de vie (à la naissance, à 40 ans, en bonne santé), de les comparer pays par pays, de regarder dans un même pays les différences en fonction du statut des personnes, leur milieu de naissance, leurs lieux d'éducation, leurs professions, je m'arrête là, tout le monde connaît la musique.

Est-ce le capitalisme à son comble ?

Par ailleurs, et je voudrais le préciser d'expérience, contrairement à ce que j'ai lu ici ou là, il y a très peu de médecine dans la pratique des soins palliatifs. La médecine des soins palliatifs est réduite à sa plus simple expression. Les soins palliatifs sont essentiellement non-médicaux : les patients ont certes besoin d'être soulagés de leurs souffrances mais ils doivent surtout — c'est un avis — être accompagnés moralement, éthiquement, compassionnellement, par des humains aidants que sont la famille, les proches, les voisins et les professionnels de santé (infirmières, aides-soignants, kinésithérapeutes, psychologues, hospitaliers ou non, assistantes-sociales) (5)

On pourrait en exagérant dire que la médecine dans la pratique des soins palliatifs est peu présente pour les mourants et devrait l'être plus pour les aidants (professionnels et non-professionnels).


Médicaliser la fin de vie et la mort ou l'humaniser ? 

Je répète : cette PPL (mais les versions changent tout le temps) améliore-t-elle les deux lois Claeys-Leonetti ? Passe-t-elle à côté de certaines personnes qui seraient non-éligibles ? Ou rend-elle certaines personnes au contraire trop éligibles ?

Les "gens" craignent-ils moins la mort que la fin de vie ? Cette proposition de loi répond-elle à cette hypothèse ?

La médicalisation de la fin de vie est déjà exagérée. 

L'acharnement thérapeutique commence très tôt bien avant que l'on évoque les soins palliatifs et bien avant que le patient sache qu'il y a longtemps qu'il est entré dans ce processus pervers. Tenter une énième ligne de chimiothérapie avec des molécules qui améliorent (en moyenne) de 3 semaines l'espérance de vie  avec une détérioration majeure de la qualité de vie, c'est préjuger que la vie inconfortable vaut mieux que la mort "douce". 

L'utilisation de ces chimiothérapies compassionnelles (?) serait-elle du capitalisme à son comble ? En considérant le prix exorbitant des molécules et la corruption des agences gouvernementales les autorisant et la corruption financière des prescripteurs...

En imaginant un monde où les soins palliatifs seraient disponibles pour tout le monde en laissant le choix du domicile ou de l'hôpital, pourrait-on accélérer de façon compassionnelle leur accès avant d'avoir administré des médicaments inefficaces et dispensateurs d'effets indésirables gravissimes ? 

Le respect de l'autonomie des patients, choisir son traitement, le refuser,  Avant l'entrée possible dans une prise en charge de soins palliatifs, il serait utile que les soins palliatifs ou équivalents n'arrivent pas trop tard et que l'autonomie des patients survienne plus tôt !

Elisa Rojas et d'autres personnes membres d'associations en situation de handicap nous ouvrent les yeux sur les conséquences possibles de cette PPL qu'elles qualifient de validistes et eugénistes pour cette catégorie de citoyennes et de citoyens que l'état désespérant des transports en commun en termes d'accessibilité, par exemple, que le manque de ressources, que la froideur de la société qui ferme les yeux sur cette catégorie de citoyennes et de citoyens, même quand elle les voit, invisibilisent et fragilisent.

Oui, des personnes en souffrance, en impossibilité de décider, soit pour des raisons de coma, de démence ou sous l'emprise de médecins, de l'entourage ou de la société tout entière pourraient avoir recours à l'insu de leur plein gré à l'euthanasie et au suicide assisté... 

Mais faut-il jeter tous les bébés (mourants) avec l'eau du bain ?

Protégeons effectivement les faibles ! 

***

La fin de vie et la mort en général posent, comme on le sait depuis la nuit des temps, les écrits ne manquent pas, qu'ils soient religieux, philosophiques, anthropologiques, historiques ou littéraires, des questions existentielles, réduire cette PPL au "capitalisme à son comble" est effectivement pertinent et partiel, partial même, mais la rapporter à l'eugénisme fasciste alors que l'eugénisme a pu être au cours de l'histoire, certes nazi mais aussi stalinien, libéral, néo-libéral et démocratique (l'histoire coloniale) est exagéré et non explicatif.


***



Notes

(1) Quelles sont les personnes "éligibles" ? Tous les critères étant cumulatifs.

  • être âgée d'au moins dix-huit ans ;
  • être de nationalité française ou résider de façon stable et régulière en France ;
  • être atteinte d'une affection grave et incurable engageant le pronostic vital, en phase avancée ou terminale ;
  • présenter une souffrance liée à cette affection, soit réfractaire aux traitements , soit insupportable. Une souffrance psychologique seule ne peut en aucun cas permettre de bénéficier de l'aide à mourir ;
  • être apte à manifester sa volonté de façon libre et éclairée.


(2) La disparition de ce réseau, une association mantaise (Odyssée), ne fut pas liée à une réduction des ressources allouées, bien au contraire, mais à une décision politique fondée non pas sur un combat de classe capitalisme vs anti-capitalisme mais sur des luttes d'influence politiques et territoriales dans le département des Yvelines. Vous pouvez mélanger dans le mixer les deux ARS (région Ile-de-France et Yvelines), les CPTS, l'Ordre départemental des médecins, les syndicats professionnels, les différents hôpitaux des Yvelines, le Conseil départemental, et, bien entendu les ambitions de pouvoir des hommes/femmes politiques, médecins en concurrence (déloyale).

(3) J'ai le souvenir de mon arrivée dans la chambre de ma maman, dans un hôpital de l'Assistance-Publique Hôpitaux de Paris, quand l'infirmière m'a dit à la volée qu'on lui avait injecté du midazolam. Tellement pétrifié par l'annonce de la mort annoncée...

(4) C'est un peu, comparaison n'est pas raison, comme si l'on devait supprimer le RSA tant que 350 000 familles (33 à 37 %) n'en bénéficient pas : voir LA le rapport de la DREES. 

(5) Les soins palliatifs se résument selon certains à 4 piliers : 1) autonomie de la personne en soins terminaux qui peut choisir ce qu'elle accepte en termes de traitement, désigner une personne de confiance ou rédiger ses directives anticipées ; 2) humanité dans le soin palliatif ; 3) proportionnalité du traitement ; 4) renoncement à l'acharnement thérapeutique (et demande de sédation profonde). Le rajout de la notion de Qualité de Vie est tout à fait indispensable mais curieuse : jamais les traitements anticancéreux par exemple des phases terminales, les deuxièmes, troisièmes, quatrièmes lignes, ne sont évalués en termes de qualité mais toujours en termes de survie, indépendamment des souffrances engendrées par les traitements !



lundi 31 août 2026

L'Odyssée de Nolan ! Est-il possible de ne pas aller voir le film et de ne pas donner son avis ?


Est-il possible de passer au travers du film L'Odyssée de Christopher Nolan ?

Est-il possible de ne pas aller le voir ? 

Est-il possible de ne pas donner son avis ?

Est-il possible de donner son avis sans se faire agonir par les Odysséologues, les Homèrologues, les historiens spécialistes de l'Antiquité hellénistique, les historiens tout court, les  cinéphiles tout venant et les cinéphiles spécialistes du péplum, les critiques de cinéma, les sociologues, voire les psychologues, les psychiatres (sans oublier les psychanalystes ou les Girardolâtres toujours à l'affût du moindre mythe), les politiciens, les industriels ?


1. Marketing mondial.

Le marketing mondial a fonctionné et fonctionne à plein régime. "As-tu vu l'Odyssée ?" est la question qui se pose sur les plages, au bureau, dans le métro, sur les réseaux, lors d'apéros simples ou dînatoires ou dans les dernières réunions des clubs de lecture.

Cette injonction est impérative et comme tout le monde exprime une opinion allant de "J'aime, j'aime pas" à "... les rapports compliqués du récit homérique avec la sociologie woke...", c'est la parole de tous contre celle des experts habituels, ceux qui écrivent dans les journaux, sur les blogs, sur les sites spécialisés, ou qui vloguent sur leurs comptes Instagram, TikTok ou YouTube, il est naturel de penser que donner son propre avis apportera quelque chose, permettra de faire l'intéressant, élargira le débat ou s'inscrira dans une démarche sociétale, celle d'en être ou de ne pas en être. Mais je n'y crois guère.

Ce billet de blog participe donc à l'insu de son plein gré au marketing mix hollywoodien (je n'ai pas de contrat avec Universal).

Dont acte.

Quant aux controverses muskiennes sur la noirceur d'Hélène par exemple, sur le "wokisme" du film, c'est une aubaine pour les marketeurs et les financiers à moins qu'Elon Musk,plus malin que moi, n'ait signé un contrat d'exclusivité avec Universal et acheté des actions dans un processus classique de délit d'initié.


2. Comment juger le film 

Nul doute que de nombreuses thèses de sociologie, d'histoire du marketing, de manipulation des foules, de rapports entre la culture de masse et la culture populaire, de la culture élitiste et de la culture générale, sont en préparation. Sans oublier celles, déjà ennuyeuses avant de les avoir lues, sur le marketing, l'argent, le capitalisme, et les olives de Kalamata.

Je sors de la salle et j'ignore comment me positionner (cela m'a plutôt plu) au-delà de "J'aime/J'aime pas" le positionnement binaire qui clôt la discussion.

Je donne mon avis et je ne peux pas ne pas me rappeler ce que j'ai entendu dire du film avant d'aller le voir, les propos contradictoires qui m'ont incité à dépenser 19 euros. Mon avis qui va me classer dans une catégorie avec des personnes qui pensent comme moi et qui, pourtant, ne me ressemblent pas.

Je ne l'ai pas vu en IMAX.



3. Est-ce un bon blockbuster ?

Je vais rarement au cinéma voir ce genre de films, je les regarde parfois devant mon grand petit écran sur les plates-formes dédiées, donc, je n'ai pas d'avis très informé. En jetant un oeil sur la liste des 20 derniers Top blockbusters sur différents sites il semble que la définition du terme soit polysémique : ICI et LA.

Disons qu'il s'agit d'un blockbuster qui a des ambitions intellectuelles (c'est la marque de fabrique de Christopher Nolan).


4. Est-ce un bon peplum ?

Pour moi, le péplum de référence c'est Les 10 commandements (1956) réalisé par Cecil B. DeMille et qui n'est pas vraiment un péplum mais, bref. Sans ignorer Ben-Hur (1959). Je ne me lasse pas de revoir ces deux films quand ils sont disponibles.

L'Odyssée <<<<<<<<<<<<< Les 10 commandements.

Il est pourtant difficile de dire que Cecil Billet de Mille est un meilleur réalisateur que Christopher Nolan... Quant à William Wyler... 


Charlton Heston dans Les 10 commandements.


On peut préférer dans le vrai genre péplum de compétition Jason et les argonautes (1963) dans le style américano-britannique.

L'odyssée >>>>> Jason et les argonautes.



5. Est-ce un bon film ?

On entre dans le subjectif pur.

Ma grille est celle-ci (pour tous les films) avec une note de 0 à 5 : 

  • Réalisation : 4
  • Scénario : 3
  • Cinéma : 3
  • Acteurs : 3
  • Intérêt : 3
  • Note globale : 16

Comme vous n'avez pas d'éléments de comparaison vous êtes bien avancés.


6. Est-ce une bonne adaptation d'Homère ?

Les questions subsidiaires : 

Faut-il avoir lu l'Odyssée d'Homère avant d'aller voir le film ?

Faut-il avoir relu l'Odyssée d'Homère avant d'aller voir le film ?

Non à ces deux questions.

Faut-il avoir des souvenirs de l'Odyssée lue ici ou là in extenso ou en abrégé ?

C'est mieux.

Le film dure 2 heures 53 (173 minutes). Christopher Nolan et ses scénaristes ont dû faire des coupes (ou des choix esthétiques) : on prétend que lorsque un aède racontait l'Odyssée en totalité (il y avait de nombreuses versions) il lui fallait 24 heures.

On peut donc ergoter à l'infini sur ce qu'il a montré (ce qu'il a choisi), sur ce qu'il a omis (ce qu'il a éliminé), sur la façon de représenter les scènes (le cyclope, Circé, et cetera)... 

Ma critique principale est celle-ci : Nolan a réalisé un film d'action où la dimension religieuse, tragique et mythologique, est (presque) absente. Les apparitions d'Athéna sont anecdotiques et peu convaincantes et si Poseidon est est largement cité, de nombreux aspects complexes (Hermès, Athéna encore, Éole) sont abandonnés.

Alors que le poème d'Homère est avant tout d'un drame de la destinée et de la vengeance des dieux.

Autre chose : le parti-pris des remords d'Ulysse sur les massacres qu'il a commis et les compagnons qu'il a perdus est tout à fait acceptable mais peu crédible.

Citons la phrase prononcée par Pénélope (dans l'excellent Paix à Ithaque de Sandor Maraï — la traduction de Eve Barre est malheureusement exécrable) : "... j'ai appris que les hommes ne sont jamais aussi dangereux que lorsqu'ils se vengent des crimes qu'ils ont eux-mêmes commis." 

Selon Ulysse/Nolan le massacre de Troie est inacceptable et le massacre des prétendants est justifié. D'un côté la culpabilité, de l'autre la vengeance.

***

La comparaison avec un film pur produit du péplum hollywoodo-cinecittien (les producteurs sont Carlo Ponti, Dino De Laurentiis et William W Schorr), Ulisse, réalisé par un certain Mario Camerini et sorti en 1954. Le film dure1 heure quarante et en dit plus de façon scénaristique que l'Odyssée nolanienne. La version italo-américaine, et notamment la version française "déclame" comme s'il s'agissait d'une tragédie de Sophocle, ce qui est plutôt bienvenu. Notons au passage le langage moderne adopté par Nolan, "Yes Sir", sans doute pour ne pas dérouter le spectateur moyen qui pense que la terre est plate.


Ulysse (1954)

Je n'ai pas vu The return. Le retour d'Ulysse (2025) avec Ralph Fiennes et Juliette Binoche. Emily Wilson (ICI) dont j'ai lu l'article en cours de rédaction m'a suggéré ceci : Ralph Fiennes incarne un Ulysse nu revenu à Ithaque (le roi est nu) et Matt Damon un Ulysse boursouflé après être passé au buffet All Inclusive.

J'ai malheureusement vu le premier épisode de la série franco-italo-portugaise Odysseus (2013) : une catastrophe sans intérêt, sinon celui d'entrer dans le musée des nanars.

PS du 03/08/2026 : Jérémie Cahen (qui se reconnaîtra) me signale une série télévisée en 4 épisodes de Franco Rossi (1968) que je n'ai pas visionnée. LA



7. L'Odyssée selon Nolan. 

Nolan nous martèle qu'Ulysse se sent coupable d'être presque le seul survivant ainsi que des massacres perpétrés à Troie et de toute cette furie meurtrière qui, finalement, n'a servi à rien.

Il martèle l'idée très à la mode (mais authentique) d'un Ulysse souffrant d'un trouble de stress post-traumatique (Post Traumatic Stress Syndrome).

Nolan montre aussi la violence de la prise de Troie en ne nous épargnant aucun détail : c'est mal la violence ! 

Mais il n'a pas peur d'en rajouter lors du massacre des prétendants.

Nolan passe à côté de la dimension sexuelle d'Ulysse qui, probablement à l'insu de son plein gré, passe d'un lit à l'autre, d'une nymphe à une déesse et/ou à une magicienne. Ulysse est un homme facile.

Et pendant ce temps-là Pénélope tisse la toile de sa ceinture de chasteté. Hors de l'Odyssée, dans des récits mythologiques et/ou romanesques, Pénélope a eu (aurait eu) des aventures avec Hermès et, bien entendu, Antinoos.

Une analyse scène par scène du film peut paraître superflue mais cela fait partie de la critique purement cinématographique.


a.

Polyphème le cyclope est un mannequin ridicule. Nolan et les accessoiristes auraient pu faire mieux. Mais surtout Nolan a totalement biffé "Je m'appelle Personne" qui est une des idées homériques les plus subtiles qui soit pour illustrer Ulysse le subtil.

b.

L'épisode des Lestrygons, telle qu'elle est représentée n'a aucun intérêt ni scénaristique, ni esthétique, ni explicatif.

c.

Circé. Cet épisode est à la fois extrêmement bien foutu et terriblement mal foutu. 

Mal foutu : Circé la magicienne est représentée en femme laide alors que ce sont ses pouvoirs de séduction qui retiendront Ulysse et ses compagnons pendant un an ! Dans le film cité plus haut (Ulysse 1954) Pénélope et Circé sont jouées par la même actrice Silvana Mangano, ce qui ajoute au mystère ! 

Hors Odyssée : avec Ulysse elle aura un fils, Télégonos qui tuera plus tard son père et qui se mariera avec Pénélope ! Quant au rôle d'Hermès il est négligé.

Bien foutu : la scène de transformation des marins en cochons est particulièrement réussie.

d.

Les enfers. Pas terrible. Dans le poème d'Homère et comme dans la version 1954 la mère d'Ulysse qu'il ne savait pas morte apparaît, ça en jette. Nolan ne s'y est pas intéressé.

e. (Nausicaa)

La partie Nausicaa s'est envolée. On peut le comprendre car il s'agissait encore d'un récit dans un récit, donc encore des flash-backs et des complications scénaristiques (remarquons que Nolan ne s'est jamais privé dans ses films précédents d'accumuler les mystères, les  sous-entendus, les faux-semblants, les fausses pistes et les scénarios déroutants pour lesquels il faut lire une revue de cinéma pour tenter de comprendre où Nolan a bien voulu en venir — notamment dans Inception, Tenet et Interstellar). Cela dit Nolan, dans ce film, a multiplié les chausse-trapes, en faisant des clins d'oeil au spectateur averti (je connais les textes) comme au spectateur profane en l'emmenant sur des pistes incertaines, en lui cachant certain faits par provocation ou par malice. 

Mais si le film d'action l'emporte Nolan ne peut s'empêcher quand même de surplomber le récit (comme il le fait toujours) en affirmant "C'est moi le chef... Je sais tout et je ne vous dirai pas tout... C'est moi le génie..." 

f. Charybde et Scylla

Pour Charybde et Scylla, disons que le monstre est plus réussi visuellement que Polyphème mais c'est un peu risible et le spectateur n'a pas très peur. Pas de trouvailles géniales de mise en scène et le maelström ressemble à une tempête dans un verre d'eau. 

g. Calypso

Calypso parvient à garder Ulysse 7 ans comme prisonnier en le retenant grâce à ses chants, selon Homère. Dans la version Nolan elle lui fait manger des lotus (le scénario amalgame l'épisode Calypso et celui de l'île des Lotophages). On me dit (sur BlueSky) que les lotus sont une allégorie sur les opioïdes et que c'est l'addiction qui le maintient chez la nymphe, une addiction liée à son trouble de stress post-traumatique. Ouah !

h. Les sirènes

Rien à dire sur l'épisode des sirènes vu et revu dans d'autres films mais 1) c'est filmé un peu planplan et Damon ressemble à Saint-Sébastien, il ne manque plus que les flèches le transperçant. 2) on aurait pu entendre leurs chants et notamment quand elles mentent à Ulysse en lui disant que Pénélope et Télémaque sont sur leur île (Ulyssse 1954). 

i. Troie

Les scènes de la prise de Troie ont deux intérêts, me semble-t-il : un intérêt psychologico-historique (j'ai lu quelqu'un demander qu'on lui raconte le film de Nolan sans "spoiler" ; mais il avait raison : Homère a été spolié de son histoire par Nolan...) pour informer le spectateur innocent (admirez ma grande bonté) du passé glorieux sanglant, violent et déicide d'Ulysse. Quant à la représentation du Cheval de Troie, elle est plutôt réussie (sans roues) bien qu'alourdie par l'épisode Sinon dont l'intérêt est semble-t-il explicatif : la vérité passe par la trahison et vice-versa.

Cela dit, le déferlement de violence est majeur (Nolan expliquant le syndrome d'Ulysse ou voulant faire du spectacle : la violence immorale de la guerre, la violence immorale de la violence que je vais quand même vous montrer en détail) et à moins avis, moins bien filmé que quelques batailles de Game of Thrones... dont la meilleure est, selon moi, La bataille des bâtards réalisée par Miguel Sapochnik.

j. Le massacre des prétendants.

C'est sans doute la partie la plus bizarroïde du film. Le récit homèrien est simple : il tue, aidé par Télémaque, tous les prétendants et toutes les servantes sauf une. 

Mais dans Nolan : que c'est compliqué et peu réaliste (je ne parle pas du vrai réalisme mais du réalisme d'un poème épique). Le trou dans le plafond. Et Matt Damon à qui il fait jouer tour à tour le rôle de Keanu Reeves dans John Wick, celui de John Krasinski dans Jack Ryan, celui de Tom Cruise dans Mission Impossible ou celui de Tom Hardy ou Jason Statham dans des films de gangsters.

Nolan passe du film épique au film d'action. Et c'est plutôt raté.


8. Le casting

Matt Damon a autant de charme en Ulysse que Matt Damon en représentant de la middle-class du midwest.

Matt Damon quand il part pour Troie (Crédit Vogue)



Matt Damon à son retour à Ithaque


Pour le reste, en regardant la présentation du casting tel qu'il est exposé sur Google, on se demande si les publicitaires ont vu le film. 





Pour finir....

Il ne vous reste plus qu'à aller voir le film... ou pas...

  • qui n'est pas à la hauteur des glorieux anciens (Ben Hur, Les 10 commandements...)
  • qui est mieux réalisé que les anciennes versions qui ont désormais un charme kitschique
  • qui n'est pas le meilleur Nolan
  • qui est un peu long
  • qui est le digne représentant du cinéma industriel hollywoodien
  • qui n'a pas su choisir entre l'antiquité et la modernité

Une (petite) série d'articles critiques sur le film.

Watson EmilyLA


Une critique à la fois ironique et virulente de la traductrice d'Homère dont Christopher Nolan dit s'être inspiré.


Morel Josué sur CritiKat. ICI

Il n'a pas aimé mais il le dit bien.


Goblot Cahen Catherine. LA

Une Helléniste distinguée qui a aimé le film. (Pour élargir son audience ?)


Bégaudeau François sur Instagram et avant d'aller voir le film. ICI

Brillant et provocateur.

Enfin (ajout du 03/08/2026), le roman Une Odyssée de Daniel Mendelsohn, est un peu hors sujet (mais pas tant que cela). Mais c'est une merveille sur les rapports père/fils (pas Ulysse/Télémaque).