mardi 8 septembre 2026

La loi fin de vie : Reductio ad Kapitalismus ?

Photographie post mortem à l'époque victorienne


Le billet de Christian Lehmann (CL) paru sur le site en ligne AOC le 6 mai 2026 (ICI) et intitulé "Droit à l'aide à mourir ou le capitalisme à son comble" m'a laissé perplexe. Libre à lui de ne pas pointer les interrogations majeures que pose la proposition de loi (PPL) dont les dernières versions succèdent aux dernières versions) et de ne retenir que l'aspect particulier du handicap. 

J'ai écrit cette réponse avant que la loi ne soit votée (le 18/08/2026) et il se pourrait que mes propos soient devenus anachroniques, erronés ou complètement à côté de la plaque. Mais j'ai décidé de ne pas en changer un mot. Quelques informations sur la loi telle qu'elle a été votée : LA. Et un résumé succinct en Notes (1) 

CL se fait, entre autres, le porte-parole d'Odile Maurin et d'Elisa Rojas, ce qui n'est pas déshonorant et au contraire fort utile, pour affirmer clairement que la PPL est une façon de se débarrasser des handicapéEs et pour atteindre avec une grande insouciance et une grande facilité le point Godwin en ne retenant de cette PPL que son caractère prétendument eugéniste et capitalismo-fasciste par assimilation. 

Je vais commencer par me décrire comme il l'a fait lui-même pour que l'on sache d'où je parle.

"Médecin généraliste ayant exercé la médecine générale pendant 42 ans j'ai participé pendant une bonne dizaine d'années à un réseau permettant les soins palliatifs à domicile pour mes propres malades, c'est à dire que j'ai continué autant que possible à être jusqu'au bout le médecin traitant (2).


Comme lui, je ne vais pas argumenter sur les incertitudes de cette PPL, sur les limites qu'elle pourrait autoriser à franchir : cette PPL (mais les versions changent tout le temps) améliore-t-elle les deux lois Claeys-Leonetti ? Passe-t-elle à côté de certaines personnes qui seraient non-éligibles ? Ou rend-elle certaines personnes au contraire trop éligibles ?

Quand même : ce qui me pose le plus de problèmes dans cette PPL est la finalisation de la mise en oeuvre intégrale de la médicalisation de la vie au sens illichien du terme, c'est à dire la médicalisation de l'euthanasie, du suicide assisté et de la mort dans un processus qui prendrait en compte — je plaisante malheureusement — à la fois l'opinion du candidat à la mort, sa non-opinion et l'hypothétique avis consensuel du Conseil Consultatif professionnel Pluridisciplinaire des soignants au terme d'une consultation citoyenne de soignants (on connaît l'absence de hiérarchie dans le milieu hospitalier — hi hi hi ) sans oublier les recommandations du Conseil de famille constitué d'héritiers potentiels... (3)


Le passage obligé par Emmanuel Macron. 

CL commence par dénoncer Emmanuel Macron pour l'assimiler au capitalisme fascisant et eugéniste. C'est un point de vue qui permet de le faire jouer objectivement dans la même équipe que Bardella, Soral et Ciotti.


Mourir dans la dignité.

Il continue en citant méchamment Emmanuel Macron qui mettait en avant "le droit de mourir dans la dignité" alors que "la dignité ne fait pas partie de son programme".

Il eût été plus judicieux de définir ce que signifie mourir dans la dignité, concept valise mis à toutes les sauces, comme s'il existait une façon de mourir dans l'indignité. Elisa Rojas en parle d'ailleurs LA avec beaucoup de pertinence : 

Qui définit ce qui est digne ou indigne dans la mort ? Existe-t-il des morts indignes au sens avilissantes, honteuses, déshonorantes ou méprisables ? Certainement pas, sauf à considérer que la souffrance et son expression même sont indignes, que la maladie, que le handicap et la dépendance elles-mêmes sont des indignités. Pour être dignes, donc exemplaires, les malades doivent-ils aspirer à cette mort discrète, silencieuse et aseptisée que leur promet le projet de loi ? Non, une mort n’est pas moins violente, moins dramatique, plus humaine et plus digne parce qu’elle est organisée médicalement. Sous-entendre le contraire relève davantage d’un fantasme que d’une réalité.


Les conventions citoyennes

CL souligne avec justesse que les patients (sic) présentant un handicap — et tout en supposant qu'ils sont tous antivalidistes... — n'ont pas été écoutés puisqu'ils n'ont pas été tirés au sort par la Convention citoyenne. Ce point soulevé encore par Elisa Rojas dans sa tribune nous plonge encore (voir plus haut) dans un questionnement sur la démocratie participative, elle écrit :

A cette occasion, il a été demandé à des personnes majoritairement valides de se prononcer en se projetant de façon fictive dans des réalités (la maladie, la dépendance, le handicap, la souffrance physique et morale, la proximité de la mort) qu’elles ne vivent pas, mais craignent sans les connaître.

Cela nous rappelle les conventions citoyennes sur la vaccination ou sur le dépistage du cancer du sein dont les conclusions, peu en accord avec les directives académiques, furent manipulées par les rapporteurs pour solidifier les politiques publiques et les exonérer de toute critique. Le "peuple" n'a raison que lorsqu'il dit la même chose que le pouvoir.


Les directives anticipées

Ce qui est intéressant, c'est qu'Elisa Rojas nous renvoie par ricochet à la notion de "Directives anticipées" qui est, à mon avis, un canular ou un cauchemar éveillé puisqu'il s'agit, je plagie Elisa Rojas, de demander à titre individuel à des personnes en bonne santé et dont le pronostic vital n'est pas engagé à court terme, de se projeter fantasmatiquement dans des conditions de vie extrêmes que sont la maladie incurable sans traitement curatif et avec un traitement symptomatique imparfait, les souffrances physiques et morales, le handicap acquis et la présence immédiate de la mort.

Aurait-on dû intégrer dans la Commission citoyenne des personnes présentant les états précédents et suivies ou non par des services de soins palliatifs en institution ou à domicile ?

Demander son avis à une personne qui est sur le point de mourir, ce ne sont pas des directives anticipées mais des directives immédiates. Le fait-on toujours ? Non. 

CL se fait l'avocat des personnes présentant un handicap, ce qui est louable, et dont certaines (Elisa Rojas et d'autres dont des associations comme Les éligibles et leurs aidants ou le JABS ou le Front de Gauche antivalidiste) craignent que cette proposition de loi, si elle était adoptée, ne conduise "à faire du suicide un droit" pour les personnes qui ne seraient pas en fin de vie immédiate.

Il y a sans doute un risque comme le montrent les exemples étrangers (Belgique, Pays-Bas, Suisse, Canada) et l'augmentation des "procédures" qui ont doublé au Canada, par exemple.

Est-ce que ce risque est seulement corrélé à l'absence de moyens techniques et humains, la présence de services de soins palliatifs, ou à l'état dépressif des patients lié à leurs souffrances physiques et psychiques ?


Atteindre le point Godwin

Là où il est plus difficile de suivre CL, c'est quand il atteint le point Godwin en citant Elisa Rojas et l'Aktion T4 et en rapportant les propos de Johann Chapoutot "le vrai compassionnel, c'est celui qui tue." Pourquoi en venir là ? Qu'est-ce que cela nous dit sur nous-mêmes ? CL veut-il nous dire que non seulement Macron et l'extrême-centre mais aussi la gauche main stream qui approuve a priori cette proposition de loi sont capitalismo-fascistes ?

Que les régimes fascistes aient voulu faire disparaître les handicapés, les malades et autres corps imparfaits, il est toujours bon de le rappeler et de le dénoncer.

Que les régimes communistes et notamment soviétiques aient fait la même chose, le versant psychiatrique étant le mieux documenté, il est aussi bon de le rappeler et de le dénoncer.

Mais l'exclusion et la destruction des corps imparfaits ont commencé bien avant l'apparition du capitalisme avec des nuances selon les époques, avec des nuances selon les handicaps, avec des nuances selon les cultures, avec des nuances selon les lieux, bla-bla-bla.

La lecture du livre de Céline Lafontaine, "Le corps marché. La marchandisation de la vie humaine à l'ère de la bio-économie. Paris, Le Seuil, 2014, 272 pages", nous indique que ce processus est entamé depuis longtemps mais Céline Lafontaine, malgré ses propos d'une violence inouïe qui ont été peu commentés en France, n'affirme pas que l'OCDE est une agence capitalismo-fasciste (alors que son programme de marchandisation du corps humain — surtout féminin — est terrifiant). 

Ivan Illich annonçait la médicalisation de la vie et Christopher Lasch décrivait déjà la normatisation de la vie quotidienne : depuis la pré-conception jusqu'au post-mortem. Céline Lafontaine décrit l'objectivation des corps comme marchandises.

Est-ce une vision capitaliste "à son comble" de la vie et de la mort ?

Signalons également, et par pure provocation, que l'eugénisme existe actuellement en France, il concerne le dépistage organisé de la trisomie 21 chez la femme enceinte qui conduit, s'il est positif, à une interruption de grossesse. Peut-on affirmer que ce n'est pas une mesure validiste ? Les enfants atteints de cette maladie ont désormais une espérance de vie de 60 ans (les chiffres datent de 2017) et cette amélioration considérable, on est passé de 25 à 49 ans puis à 60 ans, est liée surtout au traitement chirurgical des lésions cardiaques (que l'on n'opérait pas auparavant — par eugénisme ?) ! Les associations antivalidistes (hormis les religieux intransigeants comme les amis chrétiens de Jérôme Lejeune ou de je ne sais qui dans le spectre judéo-islamique) se battent-elles pour que des moyens soient alloués pour que les trisomiques 21 ne soient pas sacrifiés sur l'autel de la Norme ? 


PPL et soins palliatifs généralisés.

L'idée que cette PPL puisse être acceptable à condition que tout le monde puisse avoir accès égalitairement aux services de soins palliatifs rend le reste de l'argumentation un peu spécieuse. Soit cette proposition de loi est correcte avec ses imperfections et des limites, soit elle ne l'est pas avec ses défauts et ses dangers. "Est-ce qu'elle répond à toutes situations ? — Non." "Est-ce qu'elle peut être contournée ? — Sans doute oui." (4) 

Dans tous les domaines de la santé publique, je parle sous contrôle, il n'existe pas d'égalité. Il suffit d'analyser les courbes d'espérance de vie (à la naissance, à 40 ans, en bonne santé), de les comparer pays par pays, de regarder dans un même pays les différences en fonction du statut des personnes, leur milieu de naissance, leurs lieux d'éducation, leurs professions, je m'arrête là, tout le monde connaît la musique.

Est-ce le capitalisme à son comble ?

Par ailleurs, et je voudrais le préciser d'expérience, contrairement à ce que j'ai lu ici ou là, il y a très peu de médecine dans la pratique des soins palliatifs. La médecine des soins palliatifs est réduite à sa plus simple expression. Les soins palliatifs sont essentiellement non-médicaux : les patients ont certes besoin d'être soulagés de leurs souffrances mais ils doivent surtout — c'est un avis — être accompagnés moralement, éthiquement, compassionnellement, par des humains aidants que sont la famille, les proches, les voisins et les professionnels de santé (infirmières, aides-soignants, kinésithérapeutes, psychologues, hospitaliers ou non, assistantes-sociales) (5)

On pourrait en exagérant dire que la médecine dans la pratique des soins palliatifs est peu présente pour les mourants et devrait l'être plus pour les aidants (professionnels et non-professionnels).


Médicaliser la fin de vie et la mort ou l'humaniser ? 

Je répète : cette PPL (mais les versions changent tout le temps) améliore-t-elle les deux lois Claeys-Leonetti ? Passe-t-elle à côté de certaines personnes qui seraient non-éligibles ? Ou rend-elle certaines personnes au contraire trop éligibles ?

Les "gens" craignent-ils moins la mort que la fin de vie ? Cette proposition de loi répond-elle à cette hypothèse ?

La médicalisation de la fin de vie est déjà exagérée. 

L'acharnement thérapeutique commence très tôt bien avant que l'on évoque les soins palliatifs et bien avant que le patient sache qu'il y a longtemps qu'il est entré dans ce processus pervers. Tenter une énième ligne de chimiothérapie avec des molécules qui améliorent (en moyenne) de 3 semaines l'espérance de vie  avec une détérioration majeure de la qualité de vie, c'est préjuger que la vie inconfortable vaut mieux que la mort "douce". 

L'utilisation de ces chimiothérapies compassionnelles (?) serait-elle du capitalisme à son comble ? En considérant le prix exorbitant des molécules et la corruption des agences gouvernementales les autorisant et la corruption financière des prescripteurs...

En imaginant un monde où les soins palliatifs seraient disponibles pour tout le monde en laissant le choix du domicile ou de l'hôpital, pourrait-on accélérer de façon compassionnelle leur accès avant d'avoir administré des médicaments inefficaces et dispensateurs d'effets indésirables gravissimes ? 

Le respect de l'autonomie des patients, choisir son traitement, le refuser,  Avant l'entrée possible dans une prise en charge de soins palliatifs, il serait utile que les soins palliatifs ou équivalents n'arrivent pas trop tard et que l'autonomie des patients survienne plus tôt !

Elisa Rojas et d'autres personnes membres d'associations en situation de handicap nous ouvrent les yeux sur les conséquences possibles de cette PPL qu'elles qualifient de validistes et eugénistes pour cette catégorie de citoyennes et de citoyens que l'état désespérant des transports en commun en termes d'accessibilité, par exemple, que le manque de ressources, que la froideur de la société qui ferme les yeux sur cette catégorie de citoyennes et de citoyens, même quand elle les voit, invisibilisent et fragilisent.

Oui, des personnes en souffrance, en impossibilité de décider, soit pour des raisons de coma, de démence ou sous l'emprise de médecins, de l'entourage ou de la société tout entière pourraient avoir recours à l'insu de leur plein gré à l'euthanasie et au suicide assisté... 

Mais faut-il jeter tous les bébés (mourants) avec l'eau du bain ?

Protégeons effectivement les faibles ! 

***

La fin de vie et la mort en général posent, comme on le sait depuis la nuit des temps, les écrits ne manquent pas, qu'ils soient religieux, philosophiques, anthropologiques, historiques ou littéraires, des questions existentielles, réduire cette PPL au "capitalisme à son comble" est effectivement pertinent et partiel, partial même, mais la rapporter à l'eugénisme fasciste alors que l'eugénisme a pu être au cours de l'histoire, certes nazi mais aussi stalinien, libéral, néo-libéral et démocratique (l'histoire coloniale) est exagéré et non explicatif.


***



Notes

(1) Quelles sont les personnes "éligibles" ? Tous les critères étant cumulatifs.

  • être âgée d'au moins dix-huit ans ;
  • être de nationalité française ou résider de façon stable et régulière en France ;
  • être atteinte d'une affection grave et incurable engageant le pronostic vital, en phase avancée ou terminale ;
  • présenter une souffrance liée à cette affection, soit réfractaire aux traitements , soit insupportable. Une souffrance psychologique seule ne peut en aucun cas permettre de bénéficier de l'aide à mourir ;
  • être apte à manifester sa volonté de façon libre et éclairée.


(2) La disparition de ce réseau, une association mantaise (Odyssée), ne fut pas liée à une réduction des ressources allouées, bien au contraire, mais à une décision politique fondée non pas sur un combat de classe capitalisme vs anti-capitalisme mais sur des luttes d'influence politiques et territoriales dans le département des Yvelines. Vous pouvez mélanger dans le mixer les deux ARS (région Ile-de-France et Yvelines), les CPTS, l'Ordre départemental des médecins, les syndicats professionnels, les différents hôpitaux des Yvelines, le Conseil départemental, et, bien entendu les ambitions de pouvoir des hommes/femmes politiques, médecins en concurrence (déloyale).

(3) J'ai le souvenir de mon arrivée dans la chambre de ma maman, dans un hôpital de l'Assistance-Publique Hôpitaux de Paris, quand l'infirmière m'a dit à la volée qu'on lui avait injecté du midazolam. Tellement pétrifié par l'annonce de la mort annoncée...

(4) C'est un peu, comparaison n'est pas raison, comme si l'on devait supprimer le RSA tant que 350 000 familles (33 à 37 %) n'en bénéficient pas : voir LA le rapport de la DREES. 

(5) Les soins palliatifs se résument selon certains à 4 piliers : 1) autonomie de la personne en soins terminaux qui peut choisir ce qu'elle accepte en termes de traitement, désigner une personne de confiance ou rédiger ses directives anticipées ; 2) humanité dans le soin palliatif ; 3) proportionnalité du traitement ; 4) renoncement à l'acharnement thérapeutique (et demande de sédation profonde). Le rajout de la notion de Qualité de Vie est tout à fait indispensable mais curieuse : jamais les traitements anticancéreux par exemple des phases terminales, les deuxièmes, troisièmes, quatrièmes lignes, ne sont évalués en termes de qualité mais toujours en termes de survie, indépendamment des souffrances engendrées par les traitements !



lundi 31 août 2026

L'Odyssée de Nolan ! Est-il possible de ne pas aller voir le film et de ne pas donner son avis ?


Est-il possible de passer au travers du film L'Odyssée de Christopher Nolan ?

Est-il possible de ne pas aller le voir ? 

Est-il possible de ne pas donner son avis ?

Est-il possible de donner son avis sans se faire agonir par les Odysséologues, les Homèrologues, les historiens spécialistes de l'Antiquité hellénistique, les historiens tout court, les  cinéphiles tout venant et les cinéphiles spécialistes du péplum, les critiques de cinéma, les sociologues, voire les psychologues, les psychiatres (sans oublier les psychanalystes ou les Girardolâtres toujours à l'affût du moindre mythe), les politiciens, les industriels ?


1. Marketing mondial.

Le marketing mondial a fonctionné et fonctionne à plein régime. "As-tu vu l'Odyssée ?" est la question qui se pose sur les plages, au bureau, dans le métro, sur les réseaux, lors d'apéros simples ou dînatoires ou dans les dernières réunions des clubs de lecture.

Cette injonction est impérative et comme tout le monde exprime une opinion allant de "J'aime, j'aime pas" à "... les rapports compliqués du récit homérique avec la sociologie woke...", c'est la parole de tous contre celle des experts habituels, ceux qui écrivent dans les journaux, sur les blogs, sur les sites spécialisés, ou qui vloguent sur leurs comptes Instagram, TikTok ou YouTube, il est naturel de penser que donner son propre avis apportera quelque chose, permettra de faire l'intéressant, élargira le débat ou s'inscrira dans une démarche sociétale, celle d'en être ou de ne pas en être. Mais je n'y crois guère.

Ce billet de blog participe donc à l'insu de son plein gré au marketing mix hollywoodien (je n'ai pas de contrat avec Universal).

Dont acte.

Quant aux controverses muskiennes sur la noirceur d'Hélène par exemple, sur le "wokisme" du film, c'est une aubaine pour les marketeurs et les financiers à moins qu'Elon Musk,plus malin que moi, n'ait signé un contrat d'exclusivité avec Universal et acheté des actions dans un processus classique de délit d'initié.


2. Comment juger le film 

Nul doute que de nombreuses thèses de sociologie, d'histoire du marketing, de manipulation des foules, de rapports entre la culture de masse et la culture populaire, de la culture élitiste et de la culture générale, sont en préparation. Sans oublier celles, déjà ennuyeuses avant de les avoir lues, sur le marketing, l'argent, le capitalisme, et les olives de Kalamata.

Je sors de la salle et j'ignore comment me positionner (cela m'a plutôt plu) au-delà de "J'aime/J'aime pas" le positionnement binaire qui clôt la discussion.

Je donne mon avis et je ne peux pas ne pas me rappeler ce que j'ai entendu dire du film avant d'aller le voir, les propos contradictoires qui m'ont incité à dépenser 19 euros. Mon avis qui va me classer dans une catégorie avec des personnes qui pensent comme moi et qui, pourtant, ne me ressemblent pas.

Je ne l'ai pas vu en IMAX.



3. Est-ce un bon blockbuster ?

Je vais rarement au cinéma voir ce genre de films, je les regarde parfois devant mon grand petit écran sur les plates-formes dédiées, donc, je n'ai pas d'avis très informé. En jetant un oeil sur la liste des 20 derniers Top blockbusters sur différents sites il semble que la définition du terme soit polysémique : ICI et LA.

Disons qu'il s'agit d'un blockbuster qui a des ambitions intellectuelles (c'est la marque de fabrique de Christopher Nolan).


4. Est-ce un bon peplum ?

Pour moi, le péplum de référence c'est Les 10 commandements (1956) réalisé par Cecil B. DeMille et qui n'est pas vraiment un péplum mais, bref. Sans ignorer Ben-Hur (1959). Je ne me lasse pas de revoir ces deux films quand ils sont disponibles.

L'Odyssée <<<<<<<<<<<<< Les 10 commandements.

Il est pourtant difficile de dire que Cecil Billet de Mille est un meilleur réalisateur que Christopher Nolan... Quant à William Wyler... 


Charlton Heston dans Les 10 commandements.


On peut préférer dans le vrai genre péplum de compétition Jason et les argonautes (1963) dans le style américano-britannique.

L'odyssée >>>>> Jason et les argonautes.



5. Est-ce un bon film ?

On entre dans le subjectif pur.

Ma grille est celle-ci (pour tous les films) avec une note de 0 à 5 : 

  • Réalisation : 4
  • Scénario : 3
  • Cinéma : 3
  • Acteurs : 3
  • Intérêt : 3
  • Note globale : 16

Comme vous n'avez pas d'éléments de comparaison vous êtes bien avancés.


6. Est-ce une bonne adaptation d'Homère ?

Les questions subsidiaires : 

Faut-il avoir lu l'Odyssée d'Homère avant d'aller voir le film ?

Faut-il avoir relu l'Odyssée d'Homère avant d'aller voir le film ?

Non à ces deux questions.

Faut-il avoir des souvenirs de l'Odyssée lue ici ou là in extenso ou en abrégé ?

C'est mieux.

Le film dure 2 heures 53 (173 minutes). Christopher Nolan et ses scénaristes ont dû faire des coupes (ou des choix esthétiques) : on prétend que lorsque un aède racontait l'Odyssée en totalité (il y avait de nombreuses versions) il lui fallait 24 heures.

On peut donc ergoter à l'infini sur ce qu'il a montré (ce qu'il a choisi), sur ce qu'il a omis (ce qu'il a éliminé), sur la façon de représenter les scènes (le cyclope, Circé, et cetera)... 

Ma critique principale est celle-ci : Nolan a réalisé un film d'action où la dimension religieuse, tragique et mythologique, est (presque) absente. Les apparitions d'Athéna sont anecdotiques et peu convaincantes et si Poseidon est est largement cité, de nombreux aspects complexes (Hermès, Athéna encore, Éole) sont abandonnés.

Alors que le poème d'Homère est avant tout d'un drame de la destinée et de la vengeance des dieux.

Autre chose : le parti-pris des remords d'Ulysse sur les massacres qu'il a commis et les compagnons qu'il a perdus est tout à fait acceptable mais peu crédible.

Citons la phrase prononcée par Pénélope (dans l'excellent Paix à Ithaque de Sandor Maraï — la traduction de Eve Barre est malheureusement exécrable) : "... j'ai appris que les hommes ne sont jamais aussi dangereux que lorsqu'ils se vengent des crimes qu'ils ont eux-mêmes commis." 

Selon Ulysse/Nolan le massacre de Troie est inacceptable et le massacre des prétendants est justifié. D'un côté la culpabilité, de l'autre la vengeance.

***

La comparaison avec un film pur produit du péplum hollywoodo-cinecittien (les producteurs sont Carlo Ponti, Dino De Laurentiis et William W Schorr), Ulisse, réalisé par un certain Mario Camerini et sorti en 1954. Le film dure1 heure quarante et en dit plus de façon scénaristique que l'Odyssée nolanienne. La version italo-américaine, et notamment la version française "déclame" comme s'il s'agissait d'une tragédie de Sophocle, ce qui est plutôt bienvenu. Notons au passage le langage moderne adopté par Nolan, "Yes Sir", sans doute pour ne pas dérouter le spectateur moyen qui pense que la terre est plate.


Ulysse (1954)

Je n'ai pas vu The return. Le retour d'Ulysse (2025) avec Ralph Fiennes et Juliette Binoche. Emily Wilson (ICI) dont j'ai lu l'article en cours de rédaction m'a suggéré ceci : Ralph Fiennes incarne un Ulysse nu revenu à Ithaque (le roi est nu) et Matt Damon un Ulysse boursouflé après être passé au buffet All Inclusive.

J'ai malheureusement vu le premier épisode de la série franco-italo-portugaise Odysseus (2013) : une catastrophe sans intérêt, sinon celui d'entrer dans le musée des nanars.

PS du 03/08/2026 : Jérémie Cahen (qui se reconnaîtra) me signale une série télévisée en 4 épisodes de Franco Rossi (1968) que je n'ai pas visionnée. LA



7. L'Odyssée selon Nolan. 

Nolan nous martèle qu'Ulysse se sent coupable d'être presque le seul survivant ainsi que des massacres perpétrés à Troie et de toute cette furie meurtrière qui, finalement, n'a servi à rien.

Il martèle l'idée très à la mode (mais authentique) d'un Ulysse souffrant d'un trouble de stress post-traumatique (Post Traumatic Stress Syndrome).

Nolan montre aussi la violence de la prise de Troie en ne nous épargnant aucun détail : c'est mal la violence ! 

Mais il n'a pas peur d'en rajouter lors du massacre des prétendants.

Nolan passe à côté de la dimension sexuelle d'Ulysse qui, probablement à l'insu de son plein gré, passe d'un lit à l'autre, d'une nymphe à une déesse et/ou à une magicienne. Ulysse est un homme facile.

Et pendant ce temps-là Pénélope tisse la toile de sa ceinture de chasteté. Hors de l'Odyssée, dans des récits mythologiques et/ou romanesques, Pénélope a eu (aurait eu) des aventures avec Hermès et, bien entendu, Antinoos.

Une analyse scène par scène du film peut paraître superflue mais cela fait partie de la critique purement cinématographique.


a.

Polyphème le cyclope est un mannequin ridicule. Nolan et les accessoiristes auraient pu faire mieux. Mais surtout Nolan a totalement biffé "Je m'appelle Personne" qui est une des idées homériques les plus subtiles qui soit pour illustrer Ulysse le subtil.

b.

L'épisode des Lestrygons, telle qu'elle est représentée n'a aucun intérêt ni scénaristique, ni esthétique, ni explicatif.

c.

Circé. Cet épisode est à la fois extrêmement bien foutu et terriblement mal foutu. 

Mal foutu : Circé la magicienne est représentée en femme laide alors que ce sont ses pouvoirs de séduction qui retiendront Ulysse et ses compagnons pendant un an ! Dans le film cité plus haut (Ulysse 1954) Pénélope et Circé sont jouées par la même actrice Silvana Mangano, ce qui ajoute au mystère ! 

Hors Odyssée : avec Ulysse elle aura un fils, Télégonos qui tuera plus tard son père et qui se mariera avec Pénélope ! Quant au rôle d'Hermès il est négligé.

Bien foutu : la scène de transformation des marins en cochons est particulièrement réussie.

d.

Les enfers. Pas terrible. Dans le poème d'Homère et comme dans la version 1954 la mère d'Ulysse qu'il ne savait pas morte apparaît, ça en jette. Nolan ne s'y est pas intéressé.

e. (Nausicaa)

La partie Nausicaa s'est envolée. On peut le comprendre car il s'agissait encore d'un récit dans un récit, donc encore des flash-backs et des complications scénaristiques (remarquons que Nolan ne s'est jamais privé dans ses films précédents d'accumuler les mystères, les  sous-entendus, les faux-semblants, les fausses pistes et les scénarios déroutants pour lesquels il faut lire une revue de cinéma pour tenter de comprendre où Nolan a bien voulu en venir — notamment dans Inception, Tenet et Interstellar). Cela dit Nolan, dans ce film, a multiplié les chausse-trapes, en faisant des clins d'oeil au spectateur averti (je connais les textes) comme au spectateur profane en l'emmenant sur des pistes incertaines, en lui cachant certain faits par provocation ou par malice. 

Mais si le film d'action l'emporte Nolan ne peut s'empêcher quand même de surplomber le récit (comme il le fait toujours) en affirmant "C'est moi le chef... Je sais tout et je ne vous dirai pas tout... C'est moi le génie..." 

f. Charybde et Scylla

Pour Charybde et Scylla, disons que le monstre est plus réussi visuellement que Polyphème mais c'est un peu risible et le spectateur n'a pas très peur. Pas de trouvailles géniales de mise en scène et le maelström ressemble à une tempête dans un verre d'eau. 

g. Calypso

Calypso parvient à garder Ulysse 7 ans comme prisonnier en le retenant grâce à ses chants, selon Homère. Dans la version Nolan elle lui fait manger des lotus (le scénario amalgame l'épisode Calypso et celui de l'île des Lotophages). On me dit (sur BlueSky) que les lotus sont une allégorie sur les opioïdes et que c'est l'addiction qui le maintient chez la nymphe, une addiction liée à son trouble de stress post-traumatique. Ouah !

h. Les sirènes

Rien à dire sur l'épisode des sirènes vu et revu dans d'autres films mais 1) c'est filmé un peu planplan et Damon ressemble à Saint-Sébastien, il ne manque plus que les flèches le transperçant. 2) on aurait pu entendre leurs chants et notamment quand elles mentent à Ulysse en lui disant que Pénélope et Télémaque sont sur leur île (Ulyssse 1954). 

i. Troie

Les scènes de la prise de Troie ont deux intérêts, me semble-t-il : un intérêt psychologico-historique (j'ai lu quelqu'un demander qu'on lui raconte le film de Nolan sans "spoiler" ; mais il avait raison : Homère a été spolié de son histoire par Nolan...) pour informer le spectateur innocent (admirez ma grande bonté) du passé glorieux sanglant, violent et déicide d'Ulysse. Quant à la représentation du Cheval de Troie, elle est plutôt réussie (sans roues) bien qu'alourdie par l'épisode Sinon dont l'intérêt est semble-t-il explicatif : la vérité passe par la trahison et vice-versa.

Cela dit, le déferlement de violence est majeur (Nolan expliquant le syndrome d'Ulysse ou voulant faire du spectacle : la violence immorale de la guerre, la violence immorale de la violence que je vais quand même vous montrer en détail) et à moins avis, moins bien filmé que quelques batailles de Game of Thrones... dont la meilleure est, selon moi, La bataille des bâtards réalisée par Miguel Sapochnik.

j. Le massacre des prétendants.

C'est sans doute la partie la plus bizarroïde du film. Le récit homèrien est simple : il tue, aidé par Télémaque, tous les prétendants et toutes les servantes sauf une. 

Mais dans Nolan : que c'est compliqué et peu réaliste (je ne parle pas du vrai réalisme mais du réalisme d'un poème épique). Le trou dans le plafond. Et Matt Damon à qui il fait jouer tour à tour le rôle de Keanu Reeves dans John Wick, celui de John Krasinski dans Jack Ryan, celui de Tom Cruise dans Mission Impossible ou celui de Tom Hardy ou Jason Statham dans des films de gangsters.

Nolan passe du film épique au film d'action. Et c'est plutôt raté.


8. Le casting

Matt Damon a autant de charme en Ulysse que Matt Damon en représentant de la middle-class du midwest.

Matt Damon quand il part pour Troie (Crédit Vogue)



Matt Damon à son retour à Ithaque


Pour le reste, en regardant la présentation du casting tel qu'il est exposé sur Google, on se demande si les publicitaires ont vu le film. 





Pour finir....

Il ne vous reste plus qu'à aller voir le film... ou pas...

  • qui n'est pas à la hauteur des glorieux anciens (Ben Hur, Les 10 commandements...)
  • qui est mieux réalisé que les anciennes versions qui ont désormais un charme kitschique
  • qui n'est pas le meilleur Nolan
  • qui est un peu long
  • qui est le digne représentant du cinéma industriel hollywoodien
  • qui n'a pas su choisir entre l'antiquité et la modernité

Une (petite) série d'articles critiques sur le film.

Watson EmilyLA


Une critique à la fois ironique et virulente de la traductrice d'Homère dont Christopher Nolan dit s'être inspiré.


Morel Josué sur CritiKat. ICI

Il n'a pas aimé mais il le dit bien.


Goblot Cahen Catherine. LA

Une Helléniste distinguée qui a aimé le film. (Pour élargir son audience ?)


Bégaudeau François sur Instagram et avant d'aller voir le film. ICI

Brillant et provocateur.

Enfin (ajout du 03/08/2026), le roman Une Odyssée de Daniel Mendelsohn, est un peu hors sujet (mais pas tant que cela). Mais c'est une merveille sur les rapports père/fils (pas Ulysse/Télémaque).






mardi 4 août 2026

Quelques informations glanées en 48 heures sur le réseau "nazi" X (Musk).


1. Molimard reste sur X

Le chef incontesté de la désinformation en santé, le professeur Mathieu Molimard continue de communiquer sur X avec le soutien de Dominique Costagliola : 

  • est-ce de l'entrisme ?
  • est-ce une stratégie de communication ?

2. Les HEPA portables ne "marchent" pas dans la vie réelle institutionnalisée.


Une étude randomisée (britannique) menée en grappe dans des établissements de soins chez des personnes âgées (moyenne 87 ans),  HEPA portables (47 établissements) vs rien (44 établissements) ne montre pas de différence significative sur le critère principal (le taux d'infections respiratoires en période hivernale) et sur le critère secondaire (le taux d'absentéisme dans le personnel).

L'article (et de nombreuse critiques méthodologiques ont été formulées) est LA.  

Un commentaire en anglais : ICI.

3. Les molécules autorisées par la FDA en oncologie le sont de plus en plus sur des critères de substitution (on le savait)


Le résumé de l'article est LA. Le reste est payant.

Mais voici un commentaire salé (des auteurs) : 


Bonnes vacances.






samedi 25 juillet 2026

Toujours être prudent pour prescrire dans la "vraie" vie à partir des résultats d'un essai clinique contrôlé robuste (et a fortiori peu robuste).


Le commentaire de Andrew J Fox que vous trouverez ICI est une pépite. Il analyse les différences de résultats entre un essai contrôlé robuste positif et une étude observationnelle plutôt robuste (est-ce un oxymore ?) négative.

En bref : une étude contrôlée bien menée signifie qu'il faut se méfier d'une généralisation dans la vraie vie sans tenir compte des conditions de la vraie vie et des vraies prescriptions. 

Les faits.

1. L'étude contrôlée

L'essai contrôlé spironolactone vs placebo chez des patients présentant une insuffisance cardiaque sévère a été publié en 1999 : Randomized Aldactone Evaluation Study (RALES) (ICI).


Un résumé : 


Les conclusions des auteurs : 

Conclusions

Blockade of aldosterone receptors by spironolactone, in addition to standard therapy, substantially reduces the risk of both morbidity and death among patients with severe heart failure. (N Engl J Med 1999:341:709-17.)

La spironolactone fait le job.


2. L'étude observationnelle

Quelques années après Juurlink et coll publient en 2004 un essai observationnel dans lequel ils analysent les liens entre les prescriptions de spironolactone et les dossiers d'hospitalisations de 1,3 million de patients adultes en Ontario entre 1994 et 2001 (LA).


Les résultats sont pour le moins surprenants (et terrifiants).

  • La publication de l'essai RALES s'est accompagné d'une "explosion" des prescriptions de spironolactone
  • Parmi les patients hospitalisés pour insuffisance cardiaque les prescriptions de spironolactone sont passées de 34 pour 1000 patients en 1994 à 149 pour 1000 en 2001
  • Les hospitalisations pour hyperkaliémie sont passées de 2,4 à 11 pour 1000 patients
  • La mortalité associée est passée dans le même temps de 0,3 à 2 pour 1000 patients
  • La publication de RALES n'a pas été associée à une diminution significative des taux de réadmission pour insuffisance cardiaque et des taux de décès
  • Il s'est passé quelque chose.

Conclusions: The publication of RALES was associated with abrupt increases in the rate of prescriptions for spironolactone and in hyperkalemia-associated morbidity and mortality. Closer laboratory monitoring and more judicious use of spironolactone may reduce the occurrence of this complication.

Ouaouh !

3. Un peu de technique

Andrew J Fox souligne à juste titre la différence entre validité interne et validité externe d'un essai clinique. Nous en avions parlé sur ce blog : ICI.

La validité interne d'un essai clinique c'est analyser sa robustesse, s'assurer qu'il n'existe pas de biais, d'interférences, d'erreurs méthodologiques, et cetera, dans le cadre strict de l'essai. Voir ICI 

La validité externe d'un essai clinique interroge sur l'extension de ses résultats en dehors de son contexte expérimental.

Andrew J Fox soulève des points critiques bien connus chez les commentateurs des essais cliniques contrôlés et leurs rapports avec la vraie vie.

  • La population des essais cliniques contrôlée est particulière : elle répond à des critères d'inclusion stricts ce qui signifie que les patients exclus sont peut-être ceux qui sont les plus nombreux dans le monde réel, ici, par exemple, l'âge moyen dans l'étude contrôlée était de 65 ans et l'âge moyen dans l'étude observationnelle était 75 ans
  • La prescription de spironolactone dans la "vraie" vie a été étendue à des malades qui n'ont pas été étudiés dans l'essai contrôlé selon l'adage classique (et faux) : qui peut le plus peut le moins
  • Ainsi les prescriptions ont été étendues au minimum à des malades tout-venants, c'est à dire les patients exclus de l'essai contrôlé, c'est à dire, les trop vieux, les trop polypathologiques, les trop polymédicamentés, les trop insuffisants rénaux, les trop hors protocoles, les trop non-observants, les trop non compliants, les pas assez sévères, les peu représentés comme les minorités, les femmes...
  • La population des essais cliniques contrôlés est mieux suivie : les dosages de kaliémie ont été en l'occurence beaucoup plus fréquents et chez les malades les moins fragiles a priori


4. Les conseils d'Andrew J Fox

Andrew J Fox est hospitalier et donne quelques conseils (qui pourraient a fortiori être suivis en médecine générale, lieu de tous les dangers, de toutes les interactions, de tous les imprévus, de toutes les surprises, et j'en passe) : 

  • Si vous jugez que le patient que vous avez devant vous n'aurait pas pu être inclus dans l'essai RALES, soyez prudent : c'est qu'il est trop âgé, trop fragile, trop polypathologique...  Pesez le rapport bénéfices/risques
  • Si vous doutez que le patient que vous avez devant vous aurait pu être inclus dans l'essai RALES, soyez prudent... Interrogez-vous sur la nécessité de lui prescrire de la spironolactone
  • Si vous pensez que le patient que vous avez devant vous aurait pu être inclus dans l'essai RALES, soyez attentif à suivre scrupuleusement les conditions de l'essai : initiation des doses, titration, suivi des procédures de contrôle (ici dosages de la kaliémie aux mêmes fréquences). Si ce n'est pas possible, soyez encore plus prudent
  • Faites attention aux critères d'entrée dans l'essai
  • Tenez compte du fait que si certains patients n'ont pas été inclus dans l'essai RALES c'est parce que les investigateurs pensaient qu'ils n'en tireraient pas profit : pourquoi prendre le risque de tester vous-même ?
Il est évident que ces conseils sont encore plus difficiles à observer en milieu extra-hospitalier et notamment en médecine générale. C'est pourquoi les prescripteurs doivent être prudents, méfiants et toujours s'interroger : fais-je de la médecine expérimentale, vais-je apporter quelque chose au patient, ai-je le droit de prendre des risques ?


5. Conclusions plus générales

  • La règle voulait jusqu'à présent (sauf exceptions) que l'obtention d'une autorisation de mise sur le marché pour une molécule dans une indication précise soit fondée sur au moins un essai clinique contrôlé robuste : vs placebo ou vs molécule de référence
  • Cette règle est de plus en plus contournée avec des essais de non-infériorité, par exemple.
  • Cette règle est de plus en plus combattue par les industriels qui prétendent désormais qu'il suffit de réaliser des essais robustes IRL (In Real Life), c'est à dire des essais observationnels, comparatifs ou non, rétrospectifs ou non, sur dossiers cliniques électroniques ou non (sans avoir vu les patients), cas-témoins et cetera pour obtenir une autorisation.
  • Il est des cas où, malgré une étude contrôlée négative (pas forcément bien menée, d'ailleurs), certains prétendent que les études observationnelles positives suffisent (il arrive même, comme dans le cas du Beyfortus/nirsevimab (LA) le mélange de données négatives contrôlées avec des données positives non contrôlées entraîne, comme par hasard, des résultats positifs.
  • Cet exemple rapporté par Andrew J Fox montre que la validité externe a de l'importance !
  • Le dogme que les essais observationnels ne peuvent être menés dans une indication particulière que si une étude contrôlée robuste a déjà montré des résultats positifs est en train de s'effondrer
  • Mais il est clair que les études observationnelles ont toujours des indications : recherche d'effets indésirables rares, analyse de sous-groupes de patients, et cetera.


PS du 26/07/2026 : commentaire de Vinay Prasad : LA.


dimanche 19 juillet 2026

"A voix nue" : enfances et adolescences maltraitées.


Crédit : Fondation pour la Recherche Médicale


L'émission/podcast "A voix nues" sur France-Culture (voir ICI), au-delà des critiques que je ne ferai pas aujourd'hui, est un formidable moyen d'entendre en cinq fois trente minutes une personne du monde des arts, de la littérature, du spectacle, de la médecine, de la recherche, de la gastronomie ou de la politique parler d'elles-mêmes, la première émission est souvent consacrée à l'enfance, à la famille...

Des personnes que l''on connaît ou que l'on croit connaître, des personnes que l'on a envie d'écouter ou qu'on n'aurait pas envie d'écouter, des personnes qui sont en écrasées par leur oeuvre ou dont l'oeuvre les écrase, des personnes qui se livrent ou ne se livrent pas, des personnes qui s'inventent peut-être une vie, des personnes qui racontent des banalités sur la peinture ("quelle est votre marque de pinceau ?"), sur la littérature ("les barbares qui écrivent avec un traitement de texte"), sur la sculpture ("le poids de votre burin"), le cinéma (" le numérique, ce fléau"), la photographie ("l'arrivée de l'argentique"), la médecine ("mes exploits en Afrique...")..

Ce qui perturbe beaucoup en entendant ces récits de vie privée et professionnelle, c'est combien — vous allez dire que c'est enfoncer des portes ouvertes — l'enfance et l'adolescence ont pu pour certaines et certains être un véritable calvaire ou une réelle souffrance laissant des cicatrices cashées et désormais visibles.

J'ai écouté en remontant le temps : Françoise Hardy, Félicité Herzog, Edouard Durand, Dominique Versini, Agnès Desarthe, Jean-François Corty, Marion Muller-Collard, Philippe Aghion, Valérie Zenatti, Dominique Moïsi, Lyonnel Trouillot, Hélène Darroze, Anwar Abu Eisheh, Pierre Richard, Valérie Lemercier, ..., Hiam Abbas, Eric Fottorino, Sandrine Bonnaire, Beata Umubyehi Mairesse, Anne Cheng...

Cette liste n'est pas exhaustive.  A chaque fois, il semble, il y a des exceptions, que l'enfance et l'adolescence sont des périodes "compliquées", voire atroces, très éloignées des clichés sur la beauté de l'enfance, sur les bons sentiments de l'enfance, sur la naïveté de l'enfance. 

Les catastrophes de l'enfance apparaissent là dans toute leur nudité dans les vies de ces personnes célèbres, qui sont racontées à la fois comme des souffrances mais aussi comme des motifs de vengeance contre ce qu'ils ou elles ont subi.

Cette partie émergée de l'iceberg cache sans doute l'essentiel :  imagine-t-on tout ce qui est enfoui, les récits cachés d'enfances et d'adolescences de personnes non-célèbres à qui personne ne tend le micro ? Soulignons quand même que sur France-Culture, l'émission/podcast de Sonia Kronlund "Les pieds sur terre" (voir LA) fait le boulot en recueillant les récits d'anonymes. Mais, et toutes celles et ceux qui ne diront jamais rien, soit pas pudeur, soit parce qu'on ne leur a jamais tendu de micro, ils sont invisibles, perdus dans leur coin,  malheureux à jamais.  

Éliminons parce que cela vient immédiatement à l'esprit les enfants abandonnés, placés, battus, violentés, déplacés d'orphelinats en famille d'accueils, ces jeunes femmes et ces jeunes hommes allant d'hôtels minables en hôtels de passe. Toutes ces histoires que personne n'entendra dans "À voix nue" mais peut-être dans "Les pieds sur terre"

Parlons surtout de ces familles bancales, de ces pères absents, de ces pères volages, de ces pères odieux, de ces pères frappeurs, de ces pères agresseurs, de ces pères violeurs, de ces oncles dans le même métal... De ces placements dans des internats où les enfants les plus fragiles pleurent, se font harceler, et parfois voient rarement leurs parents "qui travaillent".

Parlons de ces mères victimes sans argent, sans profession, de ces mères trompées, de ces mères trompeuses, de ces mères violentes, complices, résignées, de ces mères injustes (qui n'ont jamais pris une telle ou un tel dans ses bras), de ces enfants ayant affaire avec les amantes de leur père, les amants de leur mère,  ayant à subir les disputes, les cris, les objets divers qui volent dans l'air, la culpabilité...

Parlons aussi de ces frères ou soeurs dominants, méchants, violeurs, pervers. Demi-frères, demi-soeurs,  tontons et tatas, cousins et cousines.

Parlons encore et encore de ces enfants qui ont construit des vies qui les ont menées à être interrogées dans une émission sur France-Culture, c'est à dire qui sont devenus célèbres, sur des mensonges, des violences, des injustices, des drames, des crimes... jamais punis.

C'est effrayant.

Faisons attention à nos enfants et à ceux des autres : ils ne nous appartiennent pas.

dimanche 7 juin 2026

Histoire de santé publique sans consultation. Épisode 36. Ça n'arrivera pas en France.

 


La police trumpiste a empêché des éditorialistes diabétologues de distribuer leur article à l'entrée du congrès de l'American Diabetes Association. Cet éditorial critiquait la baisse des subventions étatiques dans le domaine biomédical. Beaucoup de gens en France protestent sur les réseaux sociaux.. Voir l'article ICI.


Ça n'arrivera pas en France !

Imagine-t-on  en France qu'à l'entrée d'un congrès de cardiologie la police macroniste empêche la diffusion d'un éditorial dénonçant la pose immodérée de stents par des cardiologues interventionnistes chez des patients asymptomatiques ? Ou la diffusion d'un éditorial dénonçant la prescription immodérée de coroscan chez des patients ou des personnes n'en ayant pas besoin ?

Cela n'arrivera pas parce qu'aucune revue officielle de cardiologie n'aurait accepté l'éditorial et qu'aucun congrès de cardiologie n'aurait accepté un abstract défendant ces points de vue.

Il n'est donc pas nécessaire de déployer la milice Molimard (MoCoMa) pour s'opposer à la police macroniste ! Point n'en est besoin puisque les éditorialistes imaginaires gardent (pour les plus conscients) ces propos dans la sphère privée. 


Ça n'arrivera pas en France !

Imagine-t-on  en France qu'à l'entrée d'un congrès d'orthopédie la police macroniste empêche la diffusion d'un éditorial dénonçant la pratique immodérée d'arthroscopie du genou par des orthopédistes chez des patients présentant des lésions méniscales banales pour lesquelles un simple traitement médical aurait suffi ? Ou la diffusion d'un éditorial dénonçant la chirurgie immodérée des épaules chez des patients ou des personnes n'en ayant pas besoin ?

Cela n'arrivera pas parce qu'aucune revue officielle d'orthopédie n'aurait accepté l'éditorial et qu'aucun congrès d'orthopédie n'aurait accepté un abstract défendant ces points de vue ?

Il n'est donc pas nécessaire de déployer la milice Molimard (MoCoMa) pour s'opposer à la police macroniste ! Point besoin puisque les éditorialistes imaginaires gardent (pour les plus conscients) ces propos dans la sphère privée.


Ça n'arrivera pas en France !

Imagine-t-on  en France qu'à l'entrée d'un congrès de neurologie la police macroniste empêche la diffusion d'un éditorial dénonçant la théorie amyloïde comme marqueur de la maladie d'Alzheimer et l'utilisation de molécules dites anti-Alzheimer luttant contre les plaques amyloïdes-bêta ? 

Cela n'arrivera pas parce qu'aucune revue officielle de neurologie n'aurait accepté l'éditorial et qu'aucun congrès d'orthopédie n'aurait accepter un abstract critiquant la théorie et  les molécules utilisées ?

Il n'est donc pas nécessaire de déployer la milice Molimard (MoCoMa) pour s'opposer à la police macroniste ! Point besoin puisque les éditorialistes imaginaires gardent (pour les plus conscients) ces propos dans la sphère privée.


J'ai de nombreux autres exemples concernant de nombreuses spécialités.

Vous complèterez.




mardi 26 mai 2026

Histoire de santé publique sans consultation. Épisode 35. Radiothérapie.


Lors d'un dîner, une amie que je n'ai pas vue depuis un certain temps nous raconte comment elle a vécu son cancer du sein et comment elle s'en est sortie d'un point de vue cancérologique. Cela fait dix ans.

J'écoute avec prudence. 

Faire des impairs est toujours possible.

(Je rappelle que je ne suis pas un chaud partisan du dépistage organisé du cancer du sein, ce qui est en général très mal ressenti chez les profanes et chez les professionnels de santé. Quant à celles des profanes qui ne veulent pas participer au dépistage, elles le font, parfois mal informées, pour de "mauvaises" raisons)

La soirée s'écoule et, tout d'un coup, elle nous dit, entre le saint-pourçain et le fromage, il fallait sans doute que ça sorte. "Ça été dur." 

Parmi tout ce qu'elle a dit, j'ai retenu ceci : "pendant les séances de radiothérapie j'ai vraiment eu l'impression d'être de la viande"

Je me suis rappelé ce que me racontaient mes patientes. Je ne lui en ai pas parlé.

On vient les chercher en VSL, on les emmène à la clinique, depuis Mantes-La-Jolie environ 45 minutes, transbordement, salle d'attente, stress, peu de mots, un interrogatoire d'identité, on les enfourne dans l'appareil, dix minutes de traitement, stress, fatigue, rebelote pour le retour : transbordement, VSL, quarante-cinq minutes, retour à domicile... Cinq fois par semaine pendant trois semaines.

Mon amie a aussi raconté les souffrances de la chimiothérapie mais j'ai retenu ceci : "Ils étaient gentils".  

Morale de l'affaire : les seins ne résument pas une personne.