mercredi 1 janvier 2014

La casa Batlló à Barcelone : l'architecture totale selon Antoni Gaudí.


La Casa Batlló fait partie des sites d'intérêt majeur de Barcelone pour le touriste contemporain, celui qui arpente le monde avec son guide, son ou ses appareils photos et sa tenue de touriste en bandoulière (le touriste a une terrible façon de s'habiller, surtout en été, une façon qui le rend reconnaissable entre tous, ridicule entre tous, mais ne nous dispersons pas, nous sommes le 27 décembre à Barcelone, il n'est pas encore possible de se promener en T-shirt, bermuda, sac à dos, chaussures nike multicolores, chaussettes improbables ou, pire, sandalettes et paquets veineux, ventre proéminent, sueur nauséabonde et casquette trop sale ou trop propre…).  Le touriste ridicule, c'est toujours l'autre, d'ailleurs.

La visite de la Casa est magique.

Il n'est pas question pour moi de vous la décrire, de singer un guide touristique ou de me mettre en scène en train de la visiter, le fameux kitsch kundérien, ou de paraphraser wikipedia dont l'article est décevant pour ce qui peut apparaître comme l'une des plus grandes curiosités architecturales privées du monde occidental (LA).

Mais voici quelques remarques plus générales.

Disons quand même, pour situer les choses, que l'architecte Antoni Gaudí a réalisé entre 1904 et 1906 une maison pour son client, le riche Batlló, à partir d'un bâtiment pré existant et qu'aujourd'hui encore, plus d'un siècle après les faits, on est saisis par la modernité intemporelle de ce bâtiment.

Pour ceux qui ne sont jamais allés à Barcelone visiter la Casa, voici une video qui en donne une idée, une video que l'on trouve sur le site officiel (ICI), une video d'une grande médiocrité en raison de cette jeune femme sortie de nulle part qui pollue véritablement la geste gaudienne. Car cette jeune femme, aussi belle soit elle, aussi mal filmée qu'elle l'ait été, est le symbole de notre vulgarité qui a mangé l'art, l'a avalé, l'a consumérisé, l'a rendu bankable non pour les quelques collectionneurs fortunés qui ont de tout temps accaparé le milieu mais pour le peuple, le vulgum pecus, celui qui achète et qui vend, qui se fait acheter et se fait vendre, et la video, avec cette jeune femme désirable, aurait très bien pu être utilisée pour vendre une voiture de sport ou une tablette électronique, les publicitaires, les vendeurs, les commerciaux sont capables de tout, voire même de ne rien vendre. Le site officiel permet également de découvir de magnifiques photographies de la maison, sa façade extérieure, sa façade intérieure donnant sur un patio, son puits de lumière, l'intérieur des pièces, ses détails de conception, microscopiques ou imposants, ses plafonds ou son ascenseur, ses poignées de portes, ses ailettes d'aération, ses rampes sculptées, ses vitraux déformants, qui témoignent non seulement du génie gaudien mais aussi de sa vision totale du monde. Pardon pour cette expression datée et connotée au totalitarisme idéologique qui a profondément marqué Barcelone au moment de la guerre civile entre fascisme, stalinisme, anarchisme et (simple) démocratie, alors que cette Casa, bien au contraire, est, dans sa conception totale, un antidote à l'architecture contemporaine (et ses exécutants) qui ont uniformisé notre mode de vie en tentant de faire croire qu'ils s'y sont adaptés.

Voici donc quelques réflexions telles qu'elles me sont venues en visitant la Casa Batlló.

  1. Sa modernité intemporelle. (Il existe sans nul doute des définitions variables de la modernité. Ce qui est moderne, au sens trivial, c'est ce qui vient de sortir, le dernier modèle de smartphone, le dernier sketch de Cyprien, et la vraie modernité en est d'autant plus éloignée de cette notion que ce qui est moderne est fait pour se démoder, c'est le principe de l'obsolescence programmée de la pensée. Ce qui est moderne, pour le sens commun, c'est ce qui est contemporain, c'est ce qui s'oppose au passé ou ce qui l'enterre, il faut être moderne, une injonction que la publicité, le sommet autoproclamé de la modernité, utiliser un nouveau téléphone intelligent, être connecté, hurler partout : ce type de modernité contemporaine ne choque pas, elle intègre, elle fédère, elle exclut aussi, ce sont les non modernes qui se font remarquer, ceux qui pensent résister en refusant le téléphone portable et l'ordinateur… et qui ne sont pas de "leur" temps. La modernité temporelle, c'est celle du désir et de l'imitation, c'est celle du buzz, c'est celle de l'emballement mimétique des foules qui pensent en être et qui sont des fourmis courant après un moi collectif inatteignable). La modernité intemporelle de la Casa Batlló tient à ceci : elle a choqué au moment de sa création et elle choque encore maintenant puisque ses formes audacieuses, ses partis pris, ses matières, ses couleurs, sa conception n'ont toujours pas intégré le domaine banal du quotidien et ne l'atteindront probablement jamais. La casa Batlló attire les regards et attise l'envie de tous ceux qui n'auront jamais le génie de Gaudi pas plus que le goût de Batlló.
  2. Sa modernité indémodable. La Casa Batlló est une oeuvre d'art toujours d'actualité, elle est revisitable, réinterprétable, reregardable à l'envi, son esthétique n'a toujours pas été digérée. Elle est toujours incompréhensible au sens commun et c'est pourquoi elle est définitivement moderne. Il n'y a pas d'évidences en elle. C'est un objet intellectuel et sensible. Elle fait partie des oeuvres humaines irrécupérables au même titre que l'Ulysse de Joyce ou que la Lulu de Berg. On peut certes fabriquer des mugs ou des cendriers  en reproduisant les couleurs de Gaudí attrapées ici ou là mais la maison elle-même est un original, une réalisation unique, le fruit de la volonté de Gaudí et de l'argent de Batllo (il faudrait creuser un peu plus ce point…). Comme toutes les grandes oeuvres elle est infinie au sens où il est impossible de la dénombrer, on peut certes compter les céramiques, les clous ou les mètres carrés de peinture, mais il n'est pas possible d'en arriver à bout. Car la Casa Batlló ne peut être embrassée en une seule visite, ne peut être détaillée en une seule fois, elle demande du temps, et, en la revoyant le lendemain ou quelques années après, en ayant lu ou non de bons ou de mauvais auteurs, force est de constater qu'elle est toujours aussi mystérieusement attirante, secrète et énigmatique : elle est pleine de ressources insoupçonnables et insoupçonnées. La comparaison la plus féconde, me semble-t-il, est celle que l'on peut faire avec la modernité indémodable de Picasso : encore maintenant, dans les grands musées internationaux, on entend des visiteurs parler de sa peinture en n'y comprenant rien ; ces visiteurs sont incrédules, ils se demandent encore où il a voulu en venir, un siècle après les faits, ils se posent encrore des questions sur ses choix esthétiques. 
  3. Son esthétique totale. Gaudí, seul ou avec les propriétaires, a réfléchi à tout. Le moindre détail a été pensé. Il a bien entendu oublié de prévoir les prises internet mais la beauté des moindres recoins, l'invention des moindres couleurs, le pensé de la circulation de l'air, le rapport regardé regardant entre les propriétaires et les passants sur le boulevard, le puits de lumière et ses teintes changeantes, le toucher et la forme des rampes d'escalier, les relations avec les maisons environnantes, la forme des plafonds, les colonnades et leur situation, tout ceci montre combien une profession, celle d'architecte et vue par Gaudí, se doit d'être curieuse de tout et de rien. Il a travaillé avec d'autres architectes, des sculpteurs, des céramistes, des forgerons, des peintres… il a supervisé, il a observé, il s'est fait son idée par lui-même. On pourrait arguer qu'une esthétique totale pourrait être dangereuse, elle est ici expérimentale, et, détail troublant, il n'y a pas de meubles en situation, si bien que le visiteur peut envisager ses propres meubles dans cette maison parfaite pour la rendre habitable et imparfaite, c'est à dire ne ressemblant pas à un musée. Les professionnels ne doivent pas se contenter de travailler, ils doivent se donner les moyens d'expérimenter eux-mêmes, de se colleter avec le réel, de ne pas croire aveuglément ce que l'on dit ici ou là, de ne pas se livrer corps et âmes aux académiciens et autres experts de tous poils qui inondent le monde. Durant cette visite j'ai ressenti le poids de la responsabilité de tout humain qui est confronté à l'humain, qu'il s'agisse de l'endroit où il habite, où il vit, ou de la façon  dont il souffre ou de la façon dont il ne se plaint de rien. Gaudí n'a pas créé d'école mais il a insufflé de la révolution dans l'architecture. Qu'un jeune homme d'aujourd'hui et futur architecte n'ait pas encore visité la Casa Batlló est difficile à concevoir tout comme un médecin généraliste...
  4. Le triomphe de l'art bourgeois révolutionnaire dans cette maison. La bourgeoisie souffre d'une réputation détestable dans le monde contemporain pour des raisons idéologiques évidentes qui tiennent au triomphe furtif de la culture prolétarienne. Batlló est un industriel. Il est probable qu'il a fait travailler dur des ouvriers et surtout des ouvrières dans des ateliers où l'inspection du travail n'avait jamais mis les pieds. Et avec son argent, plutôt que de faire construire ou rénover une maison dans le goût de son temps, celui de sa famille en l'occurrence, il a demandé à Gaudi non pas d'épater le bourgeois, comme on dit, mais de faire preuve d'originalité et d'inventivité en suivant les idées déjà développées par l'architecte en d'autres lieux. Le résultat est tel qu'encore aujourd'hui la maison épate mais surtout déconcerte. A l'époque de la construction la Casa Batlló a épaté et déconcerté les nobles catalans qui détestaient les nouveaux riches bourgeois  (à qui ils mariaient pourtant leurs filles) : la Casa Batlló est l'héritière des Lumières qui ont permis de détruire les Privilèges. La Casa Batlló est un pur produit de la culture bourgeoise occidentale, celle qui a subventionné les artistes les plus marquants, les plus révolutionnaires de leur temps (voire de l'histoire de l'humanité toutes cultures confondues), et Gaudi a réussi l'exploit que sa création soit toujours aussi révolutionnaire, dans la forme comme dans l'esprit, et que, par miracle, elle ne soit pas devenue "classique" comme la peinture de Monet et des Impressionnistes (qui, de "révolutionnaire" est redevenue "bourgeoise")  ou "vulgarisée" et datée comme les oeuvres de Vasarely ou de Klimt. 
Ce clin d'oeil de Barcelone pour ne pas nous faire oublier que la médecine générale, d'une certaine façon, c'est la médecine totale. Mais nous avons beau écarquiller les yeux, pas de docteur Gaudí et pas de Casa Batlló dans notre champ d'activité. Cela donne simplement envie d'aller encore plus loin, de réfléchir encore plus à notre métier et à ne pas nous contenter de notre simple bonheur de le pratiquer.

Le puits de lumières à la Casa Batlló (photographie du docteurdu16)

21 commentaires:

CMT a dit…

J'ai visité Barcelone il y a pas mal d'années.
Le premier qualificatif qui m'est venu devant ce décor est "féérique". Et puis Gaudi a une manière particulière de renvoyer le spectateur à lui-même, de favoriser l'introspection.
Je n'ai retrouvé la même impression d'art naïf que devant la maison du facteur Cheval. Mais la sophistication de Gaudi est bien supérieure. Et la naïveté ne peut être qu'apparente devant une telle sophistication car cela suppose que le moindre détail soit longuement réfléchi pour s'inscrire harmonieusement dans l'ensemble.

Dr Bill a dit…

@ CMT.
L'art du facteur cheval fait partie des créations artistiques réalisées par des personnes n'ayant pas ou peu de références culturelles. Il s'agit plutôt d'art brut que d'art naïf.
je souhaite réagir à l'affirmation: "la sophistication de Gaudi est bien supérieure [à celle du facteur cheval]".
je pense au contraire que les sophistications de l'art brut sont immenses. Elles sont d'autant plus extraordinaires qu'elles ne se réfèrent à rien de connu. Cette spontanéité ne cesse de m'émerveiller. cela n'enlève rien à l'œuvre de Gaudi.
je ne souhaite pas opposer ces artistes, mais au contraire les unir dans le mouvement unique de la création artistique.
Bien sur le spectateur a lui aussi ses propres références et ses propres préférences....mais c'est une autre histoire.

Docteurdu16 a dit…

@ CMT et Dr Bill.
Je ne suis pas d'accord mais cela n'a aucune importance.
@ CMT : Gaudi est le contraire de l'art naïf, c'est même la quintessence de l'art à programme ou de l'art intellectuel. Dans chaque morceau de la Casa il y a une histoire, une histoire de l'art, une histoire de l'artisanat, une histoire référencée à l'histoire de l'architecture, certes, mais aussi de la peinture, de la sculpture… C'est pourquoi j'ai comparé la Casa à Ulysse de Joyce : l'adhésion intuitive est possible mais elle est renforcée, voire catalysée par le sous-jacent, c'est à dire les références littéraires, artistiques, picturales, linguistiques de Joyce. Sans compter la forme de l'oeuvre de Joyce qui reproduit l'ancien. Ulysse ou Lulu sont à la fois des objets uniques mais aussi l'imitation de l'ancien…
@ Dr Bill
Le Facteur Cheval, c'est aussi l'expression d'une certaine "folie", c'est une oeuvre unique et sans lendemain, ce n'est ni naïf ni rien, c'est beau.
Je répète, pardon, je radote, ce qu'a dit Proust de l'art : c'est ce qui permet de voir autrement la réalité. C'est tout.
Or Gaudi et le Facteur Cheval nous montrent une réalité que nous ne connaissions pas.
Gaudi, pourtant, s'inscrit dans la continuité de l'art occidental, il le prolonge et, d'une certaine façon, il en signe la fin. Quand on compare Gaudi à Hundertwasser ou à la peinture dite décorative, on sait qui est le vainqueur.
La Casa m'intéresse plus que la Sagrada Familia au sens où la Casa est l'expression de l'art intime, privé, alors que la Sagrada est une manifestation spirituelle (qui me convainc moins).
Mais ce n'est pas de la science : tout le monde a raison.
Bonne soirée.

Dr Bill a dit…

@ Dr 16.
Je ne suis pas d'accord et cela a beaucoup d'importance, d'autant plus que ça ne changera rien. C'est justement ce qui ne sert à rien, ce qui est fragile, ce qui est fugace, sans valeur marchande, incroyablement inutile qui est important dans l'art. Que ce soit chez Gaudi, le facteur Cheval ou l'anonyme schizophrène qui a senti la nécessité de sculpter des personnages en mie de pain ou encore ces enfants qui projettent sans filtres de culture ce qu'ils ressentent et qui fait leur monde sur des dessins dont la richesse ou la pauvreté m'arrachent parfois des larmes d’émotion...
Cette énergie à créer est une manifestation visible de notre humanité. Elle est la même chez tous les artistes qu'ils soient fous, sans culture, ou au contraire plein de références culturelles, ou d'expériences humaines.
Pour moi la folie ou la nécessité à créer chez le facteur cheval ou encore dans l'art préhistorique ou chez les artistes dits reconnus est la même.
Comment ne pas être étonné par les accumulations de Gaudi ? Mème si elles sont en lien avec tout un processus de création inscrit dans une continuité de l'art occidental, la profusion de ses inventions et leur mise en œuvre est une folie totale sans aucun sens. C'est sans doute ce qui en fait une œuvre sensible car terriblement humaine.

CMT a dit…

Décidément...Parfois je pourrais me croire dans mon pays natal sur ce blog, tellement tout, tout , tout ce qu'on peut dire fait polémique et donne lieu à des discussions animées.Là-bas c'est surtout le foot et la politique.

Je n'établissais aucune hiérarchie quand je parlais de sophistication. Et surtout pas de hiérarchie artistique. C'était un simple constat. Le terme d'art brut me convient bien.Ferdinand Cheval n'avait pas de mécène, n'avait pas fait d'école d'architecture,n'avait pas d’ouvrier ou artisan pour concrétiser ses idées.

On peut parler d'art brut comme on parle de diamant brut. Comme je me dis, devant tel enfant de 3 ou 4 ans pétillant d'intelligence: " c'est un diamant brut, j'espère que l'école ne va pas l'étioler".

Il ne faut pas confondre l'art, la pulsion artistique, avec les moyens d'expression que lui offre l'environnement.

En l'occurrence ce n'est pas comparable car on ne peut qu'être très impressionné par la force de la pulsion créatrice qui a poussé le facteur Cheval a réaliser son oeuvre, son énergie,sa persévérance http://www.google.fr/imgres?imgurl=http://www.facteurcheval.com/tl_files/contenu/photos/facade-nord.jpg&imgrefurl=http://www.facteurcheval.com/histoire/palais-ideal-facteur-cheval.html&h=803&w=1200&sz=232&tbnid=BXedRrJdXaJ2zM:&tbnh=90&tbnw=134&zoom=1&usg=__RYA8G2LPLUS_5Y9zc6lg-6afUGw=&docid=BVjLJjG_dEmKiM&sa=X&ei=LYDGUpzMK8mx0QX46oG4Dg&sqi=2&ved=0CEkQ9QEwAQ&dur=2463.

Pour lui ce fut l'oeuvre d'une vie. De quoi eut-il été capable avec la fomration et les moyens d'un Gaudi?
Voici un lien qui décrit les différences et ressemblances entre les deux artistes et qui montre que mon approche "intuitive" n'avait rien d'absurde
http://www.guichetdusavoir.org/viewtopic.php?f=2&t=47233

Docteurdu16 a dit…

@ CMT
Bon, soyons argentin.
Le dernier lien est assez farfelu. D'abord Gaudi n'est pas un bourgeois mais un prolétaire, fils d'artisan...
Ensuite...
Avec les moyens de Gaudi le facteur Cheval il est possible qu'il n'aurait été peut-être capable de rien.
J'embrasse CMT et espère que nos discussions argentines continueront : il n'y a rien de plus casse-pieds que de parler à des gens qui pensent comme nous.

CMT a dit…

A JCG
C'est gentiment proposé alors allons-y!
Un prolétaire Gaudi? Je pense que tu commets un anachronisme et que tu es aveuglé par ta passion pour Gaudi. Combien de fils d'ouvrier font des études d'architecture de nos jours? Bien peu. A l'époque, c'était impossible.

Or Gaudi, après des études secondaires, qui étaient au dix-neuvième siècle réservées aux bourgeois et à la noblesse, fit des études d'architecture.

Je suppose que les barcelonnais aiment à entretenir le mythe de l'artiste parti de rien. Mais en réalité le père de Gaudi était chaudronnier INDUSTRIEL, à savoir qu'il avait des ouvriers qui travaillaient pour lui dans ses fabriques http://fr.wikipedia.org/wiki/Antoni_Gaud%C3%AD et Gaudi passait ses vacances dans une résidence secondaire de sa famille.

Gaudi est autant prolétaire que la famille Le Pen, qui, par solidarité prolétarienne,sans doute, s'arrange pour soustraire une bonne partie de ses revenus au fisc http://www.politique.net/2007122602-enquete-sur-la-fortune-de-le-pen.htm ou que Jérôme Marty est représentatif du généraliste moyen.

On peut inverser ta proposition: qu'aurait fait un Gaudi avec les moyens d'un facteur Cheval? Rien, probablement.
Bises

martine bronner a dit…

petit grain de sel
j'aime beaucoup vos discussions. je suis allée un jour à Barcelone, il y a longtemps et après avoir vu la sagrada...j'ai cessé Gaudi. Et j'ai eu tort. En regardant les images de la casa batlo j'aurais sans doute aimé ce Gaudi "domestique".
Dans la Sagrada, j'étais au bord de l'écoeurement et n'osais rien dire devant tant d'admirateurs.
En fait, il me vient, un peu comme dans la maison Majorelle, deux choses: je suis admirative chez Gaudi de ce foisonnement créatif, débridé, libre...à Nancy devant la qualité à la fois artisanale et artistique des objets. Mais dans les deux, la présence obsessionnelle des courbes, volutes, arrondis me mettent mal à l'aise. A Nancy je pensais à la maison Usher de Poe...l'une des pièces entièrement en cuir brun et toute en courbe faisait (pour moi) figure d'estomac qui allait me digérer. Chez Gaudi ces courbes bien plus colorées sont moins organiques mais toujours très charnelles ou végétales, en tous les cas tout sauf minérales. Du coup le film qui déforme à dessein les volumes, poignées, rampes etc témoigne de cette similarité dans le ressenti et associe l'univers de Gaudi à un monde onirique, un monde de contes de fée (d où peut être la jeune femme en rouge!)le type de décor de l'heroic fantasy...
Donc oui, cela ne laisse pas indifférent et suscite quelque chose de l'ordre de "j'aime, j'aime pas".

CMT a dit…

A MB,
c'est bien. Plus on est de fous polémistes plus on rit.

Nous voyons qu'en matière d'art le terrain n'est pas moins mouvant qu'en matière de médecine, quand on commence à creuser et à se poser des questions.

J'avais omis de le mentionner, mais la JF en rouge est pour moi une allusion à "Alice au pays des merveilles", plus familière à la culture hispanique que française.

L'aspect "désirable" de la JF peut renvoyer à d'autres réflexions puisque Lewis Carroll, l'auteur du fameux "Alice au pays des merveilles" a probablement été un pédophile de son temps
http://www.infobae.com/2013/07/02/1074041-el-autor-alicia-el-pais-las-maravillas-era-un-pedofilo (je suis bien désolée de briser le charme, la vérité est souvent bien loin du rêve et du mythe)

BG a dit…

"A bas l'art et les artistes !" slogan de mai 68 ....

Vos discussions sur la genèse d'une oeuvre artistique me font penser à Frida Kahlo qui fut victime d'un très grave accident de bus, une barre ayant traversé son abdomen. De multiples opération, d'inimaginables souffrances et l'impossibilité d'avoir un enfant. Tout cela va inspirer sa peinture.

Mais elle était peintre et sera la compagne de Diego Rivera. A l'inverse, au moins une quarantaine de personnes non artiste peintre mais souffrant de scléroses en plaques, avaient réalisé avec leurs moyens techniques limités des oeuvres artistiques exprimant leur ressenti.

Toutes, à tort ou raison, se considéraient comme victimes de la vaccination hépatite B. Leurs oeuvres avaient été exposées dans une douzaine de villes en association avec des conférences sur le thème du lien avec cette vaccination. J'en avait fait 4 et j'ai pu ainsi voir ces oeuvres et rencontrer certains des auteurs. Toutes étaient profondément bouleversantes même si la technique était modeste et peut-être justement parce que la technique était modeste.

martine bronner a dit…

heureusement que l'argent bourgeois a permis la recherche et la création artisanale...et que cet argent a pu s'investir dans l'"inutile" pouvant éventuellement être du fonds perdu par le biais du mécénat. Mais on peut imaginer qu'on est passé à côté de pleins d'artistes non-repérés ou si originaux ou bizarres qu'aucun bourgeois riche et bizarre n'a su le comprendre. Et finalement, le rapport art-argent est un vrai problème car dans cette sanctuarisation de l'art qui le rend précieux et inabordable, que ce soit par l'argent comme dans cette quête de le comprendre autrement qu'avec ses tripes...on loupe l'art brut -celui des fous, des inadaptés, des soldats traumatisés, des enfants- de tous ceux qui se laissent aller et peuvent produire des pépites mais n'ont pas cette caution intellectuelle, institutionnelle et cette spéculation.
Le côté art-thérapie nuirait au côté de l'art pour l'art. Dommage.
Et j'aime bien la relation avec la médecine générale et vous rappelle vos discussions entre la médecine est elle un art ou plutôt de l'artisanat ou un savoir faire. Scruter le patient et ce qui le concerne dans tous les recoins, l'infiniment grand et petit, l'avant et l'après, le dedans et le dehors et dans sa relation avec lui-même et les autres et soigner tel qu'on l'a appris mais aussi tel qu'on le ressent et que le patient le désire etc.

BT a dit…

"Il se remémorait sa mère, au lavoir, battre et brosser d'immenses draps qu'elle faisait sécher sur la terrasse située au dessus de leur maison. Elle avait des mains robustes parcourues de plis. Ces mains
avaient perdu le pouvoir de créer, elles servaient aux travaux manuels automatiques comme le ménage. Elles s'étaient mises très tôt à travailler tant la propreté de la maison était d'une importance capitale pour l'équilibre de la tribu. Alors elles s'appliquaient, le plus possible à récurer, à frotter, à dépoussiérer, à laver, à lustrer depuis leur plus jeune âge. Elles n'avaient pas l'élégance des mains de pianiste, mais elles étaient puissantes et prégnantes comme celles de la campagne. Sans jamais pouvoir s'orienter vers les chemins de la connaissance, elles ont continué à réaliser des travaux répétitifs. Laborieuses, elles n'ont jamais rechigné face à un travail itératif exempt d'imagination. Les travaux de création, elles n'ont jamais osé les affronter, car ils appartenaient à un monde inaccessible, celui dans lequel la contemplation se jouait du temps qui passe. La création, un luxe qu'elles ne se permettaient pas, car elles étaient nées pour servir et non pas se faire assistées."
Un artiste a besoin de temps pour créer et effectivement le rapport art-argent est un véritable problème car le temps c'est de l'argent.L'accession à la création pour un individu est le fruit d'efforts consentis de tout un groupe familial permettant à l'artiste de s'extraire des obligations du quotidien.

CMT a dit…

A BT
bien beau texte. Cela fait des décennies que je l'ai lu mais il me semble reconnaître "l’assommoir" de Zola.
Magnifique peinture de la condition de la femme.
J'aime en particulier cette phrase "Les travaux de création, elles n'ont jamais osé les affronter, car ils appartenaient à un monde inaccessible, celui dans lequel la contemplation se jouait du temps qui passe." Et il est vrai que pour venir à bout d'un projet complexe, il faut à la fois travailler vite et avec précision, tout en s'abstrayant du temps et du quotidien. Un créateur se persuade qu'il dispose de l'éternité pour réaliser son oeuvre.

Ce n'est pas donné à tout le monde. Le temps, avoir le temps,disposer du temps, reste le luxe suprême.

BT a dit…

@CMT
Merci ,il s'agit d'un extrait d'un livre en cours d'écriture démarré lors de la maladie de mon père décédé en février 2011.

BG a dit…

Le Temps ? Jamais au cours de l'histoire de l'humanité, autant de gens ont pu disposer d'autant de temps devant eux. Mais pour faire quoi ? Boire, fumer, se droguer, se distraire, s'ennuyer, faire des croisières ... Bref, gaspiller le temps qui nous est offert aujourd'hui.

Il suffit de penser au formidable gaspillage de temps et de disponibilités au cours des fêtes de fin d'année.

Il ne suffit pas d'avoir du temps, encore faut-il avoir la capacité de bien l'utiliser et cela ne semble pas donné à tout le monde car il faut plutôt savoir et oser marcher à contre-courant.

Le temps, nous l'avons, sinon nous ne viendrions pas sur ce blog.

martine bronner a dit…

le temps... je m'aperçois qu'autour de moi, en regardant des retraités par ex ce temps qui est donné génère en même temps beaucoup d'ennui. En fait les personnes courent après ce temps afin de se distraire et s'ennuient bizarrement de leurs distractions. ce temps vide, on ne fait que le remplir tout en étant insatisfait...Finalement faire à manger, cultiver son jardin, garder ses enfants est bien plus gratifiant et donne un sens à une vie que de regarder la télé ou de jouer au bridge. Puis en étant plus âgé, un système de santé remplace les défaillances du corps par des prothèses -lunettes-appareils auditifs-déambulateurs- appareils dentaires et font perdurer un corps en déroute dans une situation qui n'est plus la sienne et créent un hiatus entre le corps et "l'esprit" (connoté tables tournantes, ça me gêne) "l'âme" (connoté religion ça me gêne,le cerveau (trop organique)
comment faire pour supporter cette distorsion qui provoque des vieillissements pénibles, démesurés, ennuyeux où on ne laisse plus le corps s'éteindre. je pense à l'acharnement à vouloir faire travailler la tête des vieux qui pourtant trouvent peut-être un refuge dans l'extinction progressive de leur cerveau. bon je porte des lunettes et suis prothésée aussi, il ne s'agit pas de critiquer l'ensemble mais de réfléchir à une pensée qui sous-tend cette notion de temps qui ne doit pas passer, pas agir etc

CMT a dit…

A BT,
bon, cela fera deux et même trois livres dont j'attends qu'ils soient terminés, et publiés j'espère, si c'est prévu, pour pouvoir les lire.

Concernant le temps et sa place particulière dans la société actuelle, je me suis forgé une théorie qui vaut ce qu'elle vaut. Je n'essaierai de convaincre personne.
Beaucoup de personnalités, philosophes, sociologues, se sont emparés du thème de l'accélération du temps, de la "dictature de l'urgence" et du culte de la vitesse http://www.xulux.fr/pensee/la-dictature-de-lurgence-trop-vite-lecture-du-quotidien-sous-langle-de-la-vitesse-et-du-culte-de-linstant-partie-1.

Ma théorie est qu'il ne s'agit pas tant d'une accélération que d'une négation du temps. Parce que le temps relie autant qu'il sépare et que notre société est une société clivante. Ce qui relie la jeunesse à la vieillesse, la vie à la mort, le passé au présent,la santé à la maladie, c'est le temps. Le temps est un miroir où l'autre nous renvoie notre propre image.

Nier le temps c'est croire à l'éternité, à notre toute puissance,à la consommation sans limites, à la supériorité absolue de la modernité.Et s'enfermer dans cette croyance.
D'où le culte de la vitesse qui exclue tous ceux qui ne peuvent pas participer à cette course.

Un psychiatre, Tobby Nathan, disait, à la radio, que les sociétés africaines ne connaissaient pas la dépression, car les personnes n'y étaient jamais seules. Et que pour vendre des antidépresseurs, Big Pharma avait essayé de créer le concept de "dépression masquée".

Je crois que c'est plutôt cela le problème, la négation du temps, qui isole.

BG a dit…

En relation avec ce "temps humain" ou le temps perçu par l'être humain, il y a une technique qui semble faire fureur actuellement, y compris dans des hôpitaux, c'est la "méditation en pleine conscience" où le temps va être ponctué par la conscience du rythme respiratoire pour se plonger dans l'instant présent et changer la perception du temps.

Par exemple avec ce lien :
http://www.huffingtonpost.fr/2013/10/05/meditation-pleine-conscience-depression-reportage-sainte-anne_n_4043716.html

"Méditer à l'hôpital

C'est notamment le cas de l'hôpital Sainte Anne, à Paris, où le psychiatre Christophe André enseigne la pleine conscience depuis près de dix ans. Chaque année, on y forme des soignants, qui à leur tour enseignent la pleine conscience au sein de l'hôpital."

Anonyme a dit…

on ferait de "méditer sur l'hôpital" ;-))
tl

martine bronner a dit…

Il me reste une question, grande question pour moi depuis longtemps avec quelques hypothèses de réflexion mais quelles sont les vôtres?
Pourquoi l'Art, l'art officiel, celui des musées, celui qui coûte cher..pourquoi cet art-là n'est quasiment que le produit d'artistes masculins en musique, comme en peinture ou ailleurs. Pourquoi y a t'il comme une plus grande légitimité à désirer être artiste et à s'autoriser donc d'être absolument dans une forme de narcissisme nécessaire à la production d'oeuvres d'art quand on est un homme plutôt qu'une femme!

BG a dit…

Et si on ajoute qu'un certain nombre de ces artistes et créateurs étaient homosexuels ça ne va pas simplifier l'analyse des causes en relation avec le sexe!

Par exemple le danseur d'exeption que fut Noureev a tenu dans ses bras de merveilleuses et magnifiques danseuses maîtrisant parfaitement leur corps. Pourtant il préférait un danseur Danois (entre-autres, il est mort du sida). En vrac les acteurs Jean Marais et Jean-Claude Brialy, Jean Cocteau, beaucoup de grands couturiers.

Moi aussi j'attends des réponses, si vous en avez...on, a le droit de ne pas en avoir !

Mais on peut au moins avancer une chose : le mâle viril, conquérant, guerrier, a peu de chance d'avoir une inspiration créatrice artistique. Celle-ci demanderait-elle la combinaison harmonieuse de qualités "masculines" et "féminines", combinaison qui pourrait parfois se réaliser chez certains hommes ayant une tendance homosexuelle, que cette tendance se soit ou non explicitée ?