jeudi 5 novembre 2015

Une photographie signifiante et signifiée : faire grève pour des médecins libéraux est contre-intuitif.


Les syndicats médicaux, après s'être étripés, sont réunis pour faire grève.
Je ne suis pas certain de comprendre comment des médecins libéraux peuvent faire grève. C'est une chose qui me dépasse (je ne suis pas seul : ICI, j'ai déjà expliqué : LA puis ICI)
Je ne comprends pas comment on peut décider de toute bonne foi de couper la branche sur laquelle on est assis.
Je ne comprends pas comment, symboliquement, on peut dire j'arrête de soigner, j'arrête de recevoir des patients, j'arrête d'entendre des patients, je nie la nécessité ou l'intérêt et l'évidence de mon activité. Et je m'en lave les mains : mes patients n'ont qu'à se rendre dans les services d'urgence. Ces services d'urgence que les médecins libéraux ne cessent de critiquer... A moins bien entendu que les urgentistes, le célèbre Pelloux par exemple, n'aient raison : les médecins libéraux ne font pas leur boulot (Il est évident, je vous rassure, que ce n'est pas le cas car le problème de l'engorgement des services d'urgences est tout aussi aigu quand la médecine est salariée, Grande-Bretagne, ou libérale, Etats-Unis d'Amérique) et ne servent à rien. Mais dire, je fais grève, je ne reçois plus "mes" malades, Dieu y pourvoira, n'est-ce pas un aveu d'impuissance et d'inutilité ?
Est-ce cela que les médecins libéraux désirent ? Que l'on pointe à leur propos l'inconséquence du système ? Alors que l'inconséquence du système se situe ailleurs...  

La grève est une gestuelle magique dont l'histoire des luttes sociales salariées a montré l'incontournable intérêt mais c'est aussi une gesticulation qui permet aux syndicats de montrer qu'ils sont à la pointe, aux grévistes qu'ils font partie des justes et au système de perdurer. La grève est un échec. Et dans le cas des libéraux : un naufrage. (Je lisais récemment les réponses des avocats en grève quand des prévenus se présentaient seuls en comparution immédiate car ils ne voulaient surtout pas reporter une audience qui signifiait retourner en prison... C'était minable)

La majorité des patients qui se rendent dans nos salles d'attente ne sont pas malades et sont victimes du disease mongering en français, de la knockisation du monde en anglais... Faire grève ne pourra que souligner ce fait, c'est le seul intérêt que j'y vois. Mais sera-ce productif ?

Car nous y sommes : les syndicalistes réunis autour de cette table sont opposés à la loi Santé mais que proposent-ils à la place ? Rien. 

Cette photographie montre une assemblée d'hommes mûrs dont le monde est en train de s'effondrer.

Nous sommes à la croisée des chemins.

Cette assemblée d'hommes mûrs (il y a bien deux alibis autour de la table) et d'hommes murs (des murs de certitudes) n'est d'accord sur rien, a des rancoeurs sur tout, et n'a de commun que des mandats électifs. 

Il y a donc des gens réunis :
  1. Qui sont pour la médecine à l'acte pure et dure, d'autres qui veulent un peu d'autre chose (et certains avec du rosp et d'autres pas), d'autres qui désirent le salariat,
  2. Qui reçoivent la visite médicale sans s'en soucier tout en en profitant tout en disant que cela ne les influence pas,
  3. Qui ne se forment jamais, qui suivent de la formation sponsorisée (voire qui en vivent), non sponsorisée ou un peu...
  4. Qui prescrivent des médicaments puisqu'ils ont l'AMM...
  5. Qui lisent Prescrire, qui sont abonnés et ne lisent pas Prescrire, qui pensent que les lecteurs de Prescrire sont des ahuris, ayatollahs et autres...
  6. Qui sont contre le tiers payant généralisé pour des raisons idéologiques, pour des raisons administratives, sociales et pour toutes ces raisons alors que d'autres n'y sont pas opposés pour des raisons du même métal...
  7. Qui se moquent de la médecine EBM ou qui ne savent pas ce que c'est ou qui tentent de l'appliquer...
  8. Qui pensent que voir 50 (40 ?) malades par jour est acceptable, que travailler 60 heures par semaine est acceptable et l'inverse...
  9. Qui sont contre les mutuelles non mutualistes et qui en sont membres...
  10. Qui travaillent ou non en solo, en cabinet de groupe avec ou sans secrétaire (s), en maison médicale de santé, en secteur 2, en secteur 1, en clinique, en dispensaire...
  11. Qui pensent ou non que les agences gouvernementales sont indépendantes et que le système est (n'est pas) corrompu...
  12. Qui sont persuadés ou non que les médecins généralistes sont de la merdre et qu'ils le méritent bien...
  13. Qui sont contre la financiarisation de la médecine et qui travaillent dans des cliniques financiarisées...
  14. Qui ne "voient" pas ou qui ressentent la médicalisation de la société et la sur médicalisation de tout...
  15. Qui trouvent que l'homéopathie ne devrait plus être remboursée et d'autres qui en font leur fond de commerce...
  16. Qui, lors de la pseudo pandémie A1H1N1, étaient contre les vaccinodromes, y ont participé, ou ne souhaitaient qu'une chose : vacciner dans leur cabinet...
  17. Qui...

Et tout ça, ça fait, d'excellents Français...

Je pense, et nous ne sommes pas les seuls, que la partie est fichue et que les exemples de la grande distribution, de la zootechnie, du vin, de l'automobile, montrent la voie : combines, ententes, frelatage, concussion, financiarisation, faux labels... L'industrialisation de la médecine, je veux dire l'industrialisation des malades, l'utilisation de leur corps non malade et malade à des fins mercantiles sont actées.

Je ne ferai pas grève, on le comprend, pour des raisons morales, pas parce que je suis content de mon sort ou du sort de mes collègues.


Une grève du zèle me plairait assez.

En parlerons-nous ?

Ajout du 12 novembre 2015 : Voici donc une affiche pour les médecins opposés à la loi de santé et ne faisant pas grève des soins : ICI.


10 commentaires:

hexdoc a dit…

Comme bien souvent, des propos qui révèlent votre fatuité.
Il faut de l'estime de soi, et une confiance dans son savoir faire pour pouvoir soigner, mais ça n'implique pas forcément de mépriser les autres, et de penser être meilleur soignant qu'eux.
Pour une question morale vous ne voulez pas faire grève, c'est votre choix; mais comme le disait Léo, 'ce qu'il y a d'emmerdant dans la morale, c'est que c'est toujours la morale des autres'.
Le choix d'une grève dans le contexte actuel, n'a pas pour but de nuire aux patients, mais d'alerter l'opinion publique sur le refus massif d'une loi guidée par des motifs dogmatiques (cf propos de Mme Dormont).
En ce qui concerne votre motivation à ne pas faire grève, je pourrai avancer (avec la réserve que je ne connais pas votre type de patientèle ni votre façon de travailler) qu'une grande partie de vos journées est peut être consacrée à une activité programmée (rendez-vous pris quelques jours à l'avance); auxquels cas vous ne pénaliserez pas vos patients. Quand aux urgences, la prise en charge se fera probablement comme lors de vos jours de repos.
Bonne journée

Doc a dit…

Eh bien, on est pas dans la merde ! C'est juste découragent mais cela résume l'état d'esprit bien français ! Alors on fait quoi ? Parce que tout jeune medecin généraliste que je suis, j'ai juste la vague impression de cueillir les fruits pourris de mes prédécesseurs !! Ceux là même qui "ont fait mai 68" et qui nous moralise pour faire notre révolution. Pour info, je remplace, j'estime gagner suffisamment ma vie, je suis juste pour que la société m'offre les bonnes conditions pour exercer librement mon métier de généraliste. Je suis aussi pour que le patient ait accès à une médecine humaniste....
Mais non, aujourd'hui si tu prends du temps, que tu écoute, que tu éduque, eh bien tu est moins bien considéré (rémunéré) que si tu bombarde des isrs au moindre syndrome anxio-dépressif, de l'amox à la moindre angine... Et pourtant j'observe que par lassitude (déjà) j'adopte les même comportements que je dénonce, que je file de l'amox parce que j'en ai plein le dos de justifier mes prescriptions, je gribouille un trait pour non substitualiser des traitements (marre de gérer la communication schizophrénique de nos politiques/média/grands spécialistes labellisés mais libres de penser...).
J'ai juste l'impression d'arriver après l'âge d'or de la médecine française, de voir des retraités contents de l'être avec un état d'esprit proche du "après moi le déluge " , de voir aussi les mêmes me dire comment et où je dois exercer ( mais oui, limitez la liberté d'installation pour revendre votre clientèle ... Oups patientele).
Bon je n'ai pas de solution, enfin si la mienne mais beaucoup ne seraient pas d'accord !

Germain Huc a dit…

Et si faire grève, c'était juste une façon de dire : "le système qui se met en place ne le sera pas avec ma bénédiction, même si, je n'en suis pas dupe, je serai bien obligé d'en faire partie" ?
Que les mécontents s'allient dans l'opportunité d'une contestation sans être d'accord sur les solutions alternatives est une base fondamentale des sociétés humaines. Si on peut le regretter, je n'en ferai pas un argument pour rejeter le principe d'une grève.
Râler est parfois salutaire, ne serait-ce que pour supporter ensuite ce qui va advenir de façon inéluctable.
Oui, nous serons vendus à la découpe aux complémentaires dans quelques années. Cela ne veut pas dire que nous devions tendre le cou pour faciliter la tâche du bourreau.
Personnellement je ferai grève, sans illusion.
Mais surtout j'espère voir chez tous mes confrères et mes consœurs un esprit de résistance plus grand encore en refusant d'appliquer la loi.
Mais je rêve beaucoup, c'est un des mes défauts...

Jean Philippe a dit…

Quelle chance d'être si pétri de certitudes, on doit se sentir bien
Je ne sais pas si dans un blog j'ai déjà pu lire quelque chose d'aussi monolithique avec des arguments si entendus.
Les médecins qui feront grève seront donc des hommes murs, hyperactifs , qui reçoivent la visite médicale etc...
Alors tant qu'on y est les jeunes médecins issus de classes sociales privilégiées savent ce qu'ils ne veulent pas mais pas ce qu'ils veulent, a part du temps choisi etc..
Dans ce genre de mouvement toutes les nuances du gris sont représentées , de celui qui ne veut simplement pas aller à la pêche au mutuelles jusqu'à l'ultralibéral qui n'a que faire de la protection sociale , un peu comme le référendum contre l'Europe
La police dira 5% et les syndicats 95% , c'est une comédie
Allez on arrête de se trouver beau et on se compare un peu ;)

Anonyme a dit…

comme d'hab, creux, hautain et méprisant, très nul

Anonyme a dit…

Eh bien ! vous voila rhabillé pour l'hiver !
Je suis en gros tout à fait d'accord avec vous ( et j'en profite pour vous dire que j'apprécie vous lire )
cela dit je ferai quand même grève car je n'ai jamais pu résister à un mouvement unitaire de cette profession tellement désunie .

Anonyme a dit…

Ce sont les patients qui auraient dû faire grève, c'est eux qui vont se faire le plus avoir avec cette loi santé taillée pour les mutuelles. Mais c'est pas facile de faire grève de maladies réelles ou imaginaire (Knock Mongering).Les médias, (bien arrosés par la pub pour les mutuelles)n'ont parlé que de "loi tiers-payant' ( soit le petit bout de vaseline, et absolument pas de tout ce que cette loi va leur mettre dans le .... Ce pauvre système libéral bien mal ficelé, mais qui tel qu'il est, coûte quand même moins cher que ce qui va nous arriver. Et vous savez le pire ? c'est que ce sont les médecins eux-mêmes qui achèveront le boulot!! .Le piège est parfait et je ne fais pas grande confiance à mes confrères. Si le tiers payant s'impose, beaucoup, lassés, énervés, avides,désabusés réagiront comme certains médecins avec la CMU dans les zones dites sensible : 50 à 60 actes par jour sans trop se fatiguer, en faisant "chauffer" la carte ,(et oui !! tout le monde n'est pas Docteur du 16 !!!..). Même dresseuse d'ours, le dit, on ne fera plus d'actes gratuits, et contrairement à ce que pense CMT, il s'en fait énormément chaque jour. C'est les médecins, qui finalement, finiront de couler la sécu pour laisser les mains libres aux mutuelles. Alors grève ou pas grève, ça ne changera pas grand chose, l'avenir est déjà ficelé.

CMT a dit…


A anonyme
" on ne fera plus d'actes gratuits, et contrairement à ce que pense CMT, il s'en fait énormément chaque jour." Je n'ai pas souvenir d'avoir dit ça.

Je constate, simplement, pour suivre des enfants dont les parents sont particulièrement démunis et une petite minorité de parents plus "armés" financièrement et à tout point de vue, qu'il existe un abîme entre les besoins en santé mais aussi dans les ressources (information, autonomie,connaissances, mobilité, réseau etc) des uns et des autres, et que là où les parents favorisés n'ont que l'embarras du choix pour accéder aux soins spécialisés, il ne reste aux parents moins favorisés que l'embarras, parce que beaucoup beaucoup de médecins refusent d'appliquer le tarif de base aux patients bénéficiaires de la CMU.

L'accès aux soins ne peut donc pas résulter d'un choix arbitraire du médecin selon sa bonne volonté et l'humeur du jour, parce qu'il en résulte que les soins sont mal distribués et ont peu d'effets ou d'influence sur la santé des populations en écartant ceux qui ont le plus de besoins réels, si ce n'est des effets négatifs en se concentrant sur ceux qui ont le moins de besoins réels.

Par ailleurs, je ne vois pas pourquoi l'assurance maladie ne devrait pas prendre en charge la totalité du coût de la consultation qui est une prestation de base. La présence croissante des mutuelles ne semble pas une fatalité mais un choix politique.

hexdoc a dit…

" La présence croissante des mutuelles ne semble pas une fatalité mais un choix politique."
Tout est dit ... L'assurance complémentaire est devenu ni plus ni moins une charge sociale, destinée à désengorger petit à petit les finances de la sécu, avec comme différence qu'il s'agit d'organismes privés qui répercuteront les augmentations de dépense sur les cotisations.
Il s'y ajoute maintenant un troisième échelon : les surcomplémentaires qui ne sont ni plus ni moins que l'équivalent des complémentaires antérieures dans l'esprit.

Frédéric a dit…

Ok, 100% d'accord,

processus d'industrialisation passant à la moulinette la médecine comme tout le reste :
agriculture, élevage, alimentation, transports, communication…
La santé est un marché, braves gens, un des plus gros et florissant marché qui soit en ce 21e siècle.
Les chinois et les indiens, adoptant progressivement le model de vie "à l'occidentale" (devenez mous et dépendants en 10 leçons !) viendront peu à peu grossir les rangs de cette manne financière. Une véritable corne d'abondance.

A quoi obéit le marché ? A la loi du marché :)
Profit maximal, peu importe les dommages collatéraux, tant que le peuple continue d'avaler la pilule.

Le généraliste dans tout ça ? :D
Un emmerdeur, un grain de sable dans l'engrenage, un empêcheur de tourner en rond
indépendant (parfois), curieux (parfois), méfiant (parfois), libre (parfois)...
Lui on va se l'écraser du bout du talon, et on va bien se marrer en le regardant gesticuler avant de rendre l'âme…

Désolé pour le confrère remplaçant qui vient à peine de mettre les pieds dans le plat, mais j'exècre le mensonge
sous toutes se formes.

6 ans de rempla, 4 ans d'installation, je dévisse ma plaque dans 15 jours.

Mi temps de coordonnateur dans un ehpad plein d'humanité, au sein d'une belle équipe,
des projets alternatifs en pagaille, des moyens, envie de participer à ça.

Le reste du temps pour continuer d'apprendre à me battre contre ce système mortifère.
Autres outils, autres armes, même combat.

Salutations confraternelles et cordiales,

Big up au Doc du 16 pour ce blog, j'y ai pris beaucoup d'inspiration.

Frédéric