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lundi 31 août 2026

L'Odyssée de Nolan ! Est-il possible de ne pas aller voir le film et de ne pas donner son avis ?


Est-il possible de passer au travers du film L'Odyssée de Christopher Nolan ?

Est-il possible de ne pas aller le voir ? 

Est-il possible de ne pas donner son avis ?

Est-il possible de donner son avis sans se faire agonir par les Odysséologues, les Homèrologues, les historiens spécialistes de l'Antiquité hellénistique, les historiens tout court, les  cinéphiles tout venant et les cinéphiles spécialistes du péplum, les critiques de cinéma, les sociologues, voire les psychologues, les psychiatres (sans oublier les psychanalystes ou les Girardolâtres toujours à l'affût du moindre mythe), les politiciens, les industriels ?


1. Marketing mondial.

Le marketing mondial a fonctionné et fonctionne à plein régime. "As-tu vu l'Odyssée ?" est la question qui se pose sur les plages, au bureau, dans le métro, sur les réseaux, lors d'apéros simples ou dînatoires ou dans les dernières réunions des clubs de lecture.

Cette injonction est impérative et comme tout le monde exprime une opinion allant de "J'aime, j'aime pas" à "... les rapports compliqués du récit homérique avec la sociologie woke...", c'est la parole de tous contre celle des experts habituels, ceux qui écrivent dans les journaux, sur les blogs, sur les sites spécialisés, ou qui vloguent sur leurs comptes Instagram, TikTok ou YouTube, il est naturel de penser que donner son propre avis apportera quelque chose, permettra de faire l'intéressant, élargira le débat ou s'inscrira dans une démarche sociétale, celle d'en être ou de ne pas en être. Mais je n'y crois guère.

Ce billet de blog participe donc à l'insu de son plein gré au marketing mix hollywoodien (je n'ai pas de contrat avec Universal).

Dont acte.

Quant aux controverses muskiennes sur la noirceur d'Hélène par exemple, sur le "wokisme" du film, c'est une aubaine pour les marketeurs et les financiers à moins qu'Elon Musk,plus malin que moi, n'ait signé un contrat d'exclusivité avec Universal et acheté des actions dans un processus classique de délit d'initié.


2. Comment juger le film 

Nul doute que de nombreuses thèses de sociologie, d'histoire du marketing, de manipulation des foules, de rapports entre la culture de masse et la culture populaire, de la culture élitiste et de la culture générale, sont en préparation. Sans oublier celles, déjà ennuyeuses avant de les avoir lues, sur le marketing, l'argent, le capitalisme, et les olives de Kalamata.

Je sors de la salle et j'ignore comment me positionner (cela m'a plutôt plu) au-delà de "J'aime/J'aime pas" le positionnement binaire qui clôt la discussion.

Je donne mon avis et je ne peux pas ne pas me rappeler ce que j'ai entendu dire du film avant d'aller le voir, les propos contradictoires qui m'ont incité à dépenser 19 euros. Mon avis qui va me classer dans une catégorie avec des personnes qui pensent comme moi et qui, pourtant, ne me ressemblent pas.

Je ne l'ai pas vu en IMAX.



3. Est-ce un bon blockbuster ?

Je vais rarement au cinéma voir ce genre de films, je les regarde parfois devant mon grand petit écran sur les plates-formes dédiées, donc, je n'ai pas d'avis très informé. En jetant un oeil sur la liste des 20 derniers Top blockbusters sur différents sites il semble que la définition du terme soit polysémique : ICI et LA.

Disons qu'il s'agit d'un blockbuster qui a des ambitions intellectuelles (c'est la marque de fabrique de Christopher Nolan).


4. Est-ce un bon peplum ?

Pour moi, le péplum de référence c'est Les 10 commandements (1956) réalisé par Cecil B. DeMille et qui n'est pas vraiment un péplum mais, bref. Sans ignorer Ben-Hur (1959). Je ne me lasse pas de revoir ces deux films quand ils sont disponibles.

L'Odyssée <<<<<<<<<<<<< Les 10 commandements.

Il est pourtant difficile de dire que Cecil Billet de Mille est un meilleur réalisateur que Christopher Nolan... Quant à William Wyler... 


Charlton Heston dans Les 10 commandements.


On peut préférer dans le vrai genre péplum de compétition Jason et les argonautes (1963) dans le style américano-britannique.

L'odyssée >>>>> Jason et les argonautes.



5. Est-ce un bon film ?

On entre dans le subjectif pur.

Ma grille est celle-ci (pour tous les films) avec une note de 0 à 5 : 

  • Réalisation : 4
  • Scénario : 3
  • Cinéma : 3
  • Acteurs : 3
  • Intérêt : 3
  • Note globale : 16

Comme vous n'avez pas d'éléments de comparaison vous êtes bien avancés.


6. Est-ce une bonne adaptation d'Homère ?

Les questions subsidiaires : 

Faut-il avoir lu l'Odyssée d'Homère avant d'aller voir le film ?

Faut-il avoir relu l'Odyssée d'Homère avant d'aller voir le film ?

Non à ces deux questions.

Faut-il avoir des souvenirs de l'Odyssée lue ici ou là in extenso ou en abrégé ?

C'est mieux.

Le film dure 2 heures 53 (173 minutes). Christopher Nolan et ses scénaristes ont dû faire des coupes (ou des choix esthétiques) : on prétend que lorsque un aède racontait l'Odyssée en totalité (il y avait de nombreuses versions) il lui fallait 24 heures.

On peut donc ergoter à l'infini sur ce qu'il a montré (ce qu'il a choisi), sur ce qu'il a omis (ce qu'il a éliminé), sur la façon de représenter les scènes (le cyclope, Circé, et cetera)... 

Ma critique principale est celle-ci : Nolan a réalisé un film d'action où la dimension religieuse, tragique et mythologique, est (presque) absente. Les apparitions d'Athéna sont anecdotiques et peu convaincantes et si Poseidon est est largement cité, de nombreux aspects complexes (Hermès, Athéna encore, Éole) sont abandonnés.

Alors que le poème d'Homère est avant tout d'un drame de la destinée et de la vengeance des dieux.

Autre chose : le parti-pris des remords d'Ulysse sur les massacres qu'il a commis et les compagnons qu'il a perdus est tout à fait acceptable mais peu crédible.

Citons la phrase prononcée par Pénélope (dans l'excellent Paix à Ithaque de Sandor Maraï — la traduction de Eve Barre est malheureusement exécrable) : "... j'ai appris que les hommes ne sont jamais aussi dangereux que lorsqu'ils se vengent des crimes qu'ils ont eux-mêmes commis." 

Selon Ulysse/Nolan le massacre de Troie est inacceptable et le massacre des prétendants est justifié. D'un côté la culpabilité, de l'autre la vengeance.

***

La comparaison avec un film pur produit du péplum hollywoodo-cinecittien (les producteurs sont Carlo Ponti, Dino De Laurentiis et William W Schorr), Ulisse, réalisé par un certain Mario Camerini et sorti en 1954. Le film dure1 heure quarante et en dit plus de façon scénaristique que l'Odyssée nolanienne. La version italo-américaine, et notamment la version française "déclame" comme s'il s'agissait d'une tragédie de Sophocle, ce qui est plutôt bienvenu. Notons au passage le langage moderne adopté par Nolan, "Yes Sir", sans doute pour ne pas dérouter le spectateur moyen qui pense que la terre est plate.


Ulysse (1954)

Je n'ai pas vu The return. Le retour d'Ulysse (2025) avec Ralph Fiennes et Juliette Binoche. Emily Wilson (ICI) dont j'ai lu l'article en cours de rédaction m'a suggéré ceci : Ralph Fiennes incarne un Ulysse nu revenu à Ithaque (le roi est nu) et Matt Damon un Ulysse boursouflé après être passé au buffet All Inclusive.

J'ai malheureusement vu le premier épisode de la série franco-italo-portugaise Odysseus (2013) : une catastrophe sans intérêt, sinon celui d'entrer dans le musée des nanars.

.... 



7. L'Odyssée selon Nolan. 

Nolan nous martèle qu'Ulysse se sent coupable d'être presque le seul survivant ainsi que des massacres perpétrés à Troie et de toute cette furie meurtrière qui, finalement, n'a servi à rien.

Il martèle l'idée très à la mode (mais authentique) d'un Ulysse souffrant d'un trouble de stress post-traumatique (Post Traumatic Stress Syndrome).

Nolan montre aussi la violence de la prise de Troie en ne nous épargnant aucun détail : c'est mal la violence ! 

Mais il n'a pas peur d'en rajouter lors du massacre des prétendants.

Nolan passe à côté de la dimension sexuelle d'Ulysse qui, probablement à l'insu de son plein gré, passe d'un lit à l'autre, d'une nymphe à une déesse et/ou à une magicienne. Ulysse est un homme facile.

Et pendant ce temps-là Pénélope tisse la toile de sa ceinture de chasteté. Hors de l'Odyssée, dans des récits mythologiques et/ou romanesques, Pénélope a eu (aurait eu) des aventures avec Hermès et, bien entendu, Antinoos.

Une analyse scène par scène du film peut paraître superflue mais cela fait partie de la critique purement cinématographique.


a.

Polyphème le cyclope est un mannequin ridicule. Nolan et les accessoiristes auraient pu faire mieux. Mais surtout Nolan a totalement biffé "Je m'appelle Personne" qui est une des idées homériques les plus subtiles qui soit pour illustrer Ulysse le subtil.

b.

L'épisode des Lestrygons, telle qu'elle est représentée n'a aucun intérêt ni scénaristique, ni esthétique, ni explicatif.

c.

Circé. Cet épisode est à la fois extrêmement bien foutu et terriblement mal foutu. 

Mal foutu : Circé la magicienne est représentée en femme laide alors que ce sont ses pouvoirs de séduction qui retiendront Ulysse et ses compagnons pendant un an ! Dans le film cité plus haut (Ulysse 1954) Pénélope et Circé sont jouées par la même actrice Silvana Mangano, ce qui ajoute au mystère ! 

Hors Odyssée : avec Ulysse elle aura un fils, Télégonos qui tuera plus tard son père et qui se mariera avec Pénélope ! Quant au rôle d'Hermès il est négligé.

Bien foutu : la scène de transformation des marins en cochons est particulièrement réussie.

d.

Les enfers. Pas terrible. Dans le poème d'Homère et comme dans la version 1954 la mère d'Ulysse qu'il ne savait pas morte apparaît, ça en jette. Nolan ne s'y est pas intéressé.

e. (Nausicaa)

La partie Nausicaa s'est envolée. On peut le comprendre car il s'agissait encore d'un récit dans un récit, donc encore des flash-backs et des complications scénaristiques (remarquons que Nolan ne s'est jamais privé dans ses films précédents d'accumuler les mystères, les  sous-entendus, les faux-semblants, les fausses pistes et les scénarios déroutants pour lesquels il faut lire une revue de cinéma pour tenter de comprendre où Nolan a bien voulu en venir — notamment dans Inception, Tenet et Interstellar). Cela dit Nolan, dans ce film, a multiplié les chausse-trapes, en faisant des clins d'oeil au spectateur averti (je connais les textes) comme au spectateur profane en l'emmenant sur des pistes incertaines, en lui cachant certain faits par provocation ou par malice. 

Mais si le film d'action l'emporte Nolan ne peut s'empêcher quand même de surplomber le récit (comme il le fait toujours) en affirmant "C'est moi le chef... Je sais tout et je ne vous dirai pas tout... C'est moi le génie..." 

f. Charybde et Scylla

Pour Charybde et Scylla, disons que le monstre est plus réussi visuellement que Polyphème mais c'est un peu risible et le spectateur n'a pas très peur. Pas de trouvailles géniales de mise en scène et le maelström ressemble à une tempête dans un verre d'eau. 

g. Calypso

Calypso parvient à garder Ulysse 7 ans comme prisonnier en le retenant grâce à ses chants, selon Homère. Dans la version Nolan elle lui fait manger des lotus (le scénario amalgame l'épisode Calypso et celui de l'île des Lotophages). On me dit (sur BlueSky) que les lotus sont une allégorie sur les opioïdes et que c'est l'addiction qui le maintient chez la nymphe, une addiction liée à son trouble de stress post-traumatique. Ouah !

h. Les sirènes

Rien à dire sur l'épisode des sirènes vu et revu dans d'autres films mais 1) c'est filmé un peu planplan et Damon ressemble à Saint-Sébastien, il ne manque plus que les flèches le transperçant. 2) on aurait pu entendre leurs chants et notamment quand elles mentent à Ulysse en lui disant que Pénélope et Télémaque sont sur leur île (Ulyssse 1954). 

i. Troie

Les scènes de la prise de Troie ont deux intérêts, me semble-t-il : un intérêt psychologico-historique (j'ai lu quelqu'un demander qu'on lui raconte le film de Nolan sans "spoiler" ; mais il avait raison : Homère a été spolié de son histoire par Nolan...) pour informer le spectateur innocent (admirez ma grande bonté) du passé glorieux sanglant, violent et déicide d'Ulysse. Quant à la représentation du Cheval de Troie, elle est plutôt réussie (sans roues) bien qu'alourdie par l'épisode Sinon dont l'intérêt est semble-t-il explicatif : la vérité passe par la trahison et vice-versa.

Cela dit, le déferlement de violence est majeur (Nolan expliquant le syndrome d'Ulysse ou voulant faire du spectacle : la violence immorale de la guerre, la violence immorale de la violence que je vais quand même vous montrer en détail) et à moins avis, moins bien filmé que quelques batailles de Game of Thrones... dont la meilleure est, selon moi, La bataille des bâtards réalisée par Miguel Sapochnik.

j. Le massacre des prétendants.

C'est sans doute la partie la plus bizarroïde du film. Le récit homèrien est simple : il tue, aidé par Télémaque, tous les prétendants et toutes les servantes sauf une. 

Mais dans Nolan : que c'est compliqué et peu réaliste (je ne parle pas du vrai réalisme mais du réalisme d'un poème épique). Le trou dans le plafond. Et Matt Damon à qui il fait jouer tour à tour le rôle de Keanu Reeves dans John Wick, celui de John Krasinski dans Jack Ryan, celui de Tom Cruise dans Mission Impossible ou celui de Tom Hardy ou Jason Statham dans des films de gangsters.

Nolan passe du film épique au film d'action. Et c'est plutôt raté.


8. Le casting

Matt Damon a autant de charme en Ulysse que Matt Damon en représentant de la middle-class du midwest.

Matt Damon quand il part pour Troie (Crédit Vogue)



Matt Damon à son retour à Ithaque


Pour le reste, en regardant la présentation du casting tel qu'il est présenté sur Google, on se demande si les publicitaires ont vu le film. 





Pour finir....

Il ne vous reste plus qu'à aller voir le film... ou pas...

  • qui n'est pas à la hauteur des glorieux anciens (Ben Hur, Les 10 commandements...)
  • qui est mieux réalisé que les anciennes versions qui ont désormais un charme kitschique
  • qui n'est pas le meilleur Nolan
  • qui est un peu long
  • qui est le digne représentant du cinéma industriel hollywoodien
  • qui n'a pas su choisir entre l'antiquité et la modernité