jeudi 15 juin 2023

Un congrès à Chicago (ASCO ou American Society of Clinical Oncology) : Ursula. 9.

Un congrès à Chicago (ASCO 2023)

9

Ursula.



Le plaisir qu’a Gers, le plaisir idiot se fait-il la réflexion, de franchir le guichet d’embarquement en premier, de regarder la tête des autres qui le voient passer devant eux en se demandant ce qui peut bien faire qu’un voyageur paie sa place ou se fait payer sa place cinq à six fois plus cher, il tente de le cacher. Mais il le ressent. Il se dit que sa femme n’a jamais eu ce plaisir et il le regrette sincèrement. 

Edmée Vachon lui a fait du gringue dès qu’elle l’a aperçu. Il sait qu’elle va être collante pendant tout le congrès. Il ne sait pas comment faire pour s’en détacher et tout le monde a remarqué le manège de la directrice de Gustave Roussy qui fait la pluie et le beau temps dans le milieu de l’oncologie. On dit qu’elle désigne les rois et qu’elle détrône les princes, à moins que cela ne soit le contraire. Le problème de Gers, et il n’aimerait pas que cela se sache pour des raisons publiques et privées, est qu’il a déjà cédé. Un congrès à Nice, une chambre au Negresco et une soirée un peu ennuyeuse ont fait le reste. Or la professeure n’aime pas que ce ne soit pas elle qui décide quand c’est fini et quand ça commence…

Il comprend enfin pourquoi Milstein ne s’est pas montré avant : il arrive au dernier moment flanqué de sa maîtresse en titre, une visiteuse médicale d’une trentaine d’années terriblement sexy, habillée comme une visiteuse sexy accompagnant un patron pas sexy. Elle est franchement blonde, elle est montée sur des hauts talons, elle porte un jean si serré qu’on se demande si elle l’enlève pour dormir, un chemisier criard et un blouson de cuir très olé olé, sans oublier les accessoires, les boucles d’oreille, le collier et les épingles dans les cheveux, et elle répond (mais personne n’a encore osé l’appeler) au nom prédestiné, cela ne s’invente pas, d’Ursula. Tout le monde tire la langue. Milstein est un habitué du genre. Il aime bien se montrer avec des maîtresses qu’il emmène dans les congrès, sans doute pour corriger les écrans et lui faire répéter sa prestation avant les séances plénières ou pour mieux ajuster son nœud de cravate ou fixer ses boutons de manchettes avant la présentation. Il semble que l’industrie pharmaceutique ne fasse pas de détail et paie aussi le voyage des maîtresses, sans doute un budget non déclaré, tant Milstein est important. Personne n’oublie, et il n’aimerait sans doute pas qu’on l’oublie, cela rajoute à sa légende, qu’il est marié, qu’il a des enfants et que dans la vie courante on pourrait affirmer sans se tromper qu’il fait partie de la tendance politiquement conservatrice de la société.

Quoi qu’il en soit, le petit monde français du congrès de l’ASCO finit de se constituer et nous épargnerons au lecteur la fastidieuse liste des petites mains qui naviguent en classe économique. Dans d’autres aéroports européens, asiatiques ou sud-américains, se passent exactement les mêmes phénomènes.


(Pour lire depuis le début : LA)

 

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