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mardi 8 septembre 2026

La loi fin de vie : Reductio ad Kapitalismus ?

Photographie post mortem à l'époque victorienne


Le billet de Christian Lehmann (CL) paru sur le site en ligne AOC le 6 mai 2026 (ICI) et intitulé "Droit à l'aide à mourir ou le capitalisme à son comble" m'a laissé perplexe. Libre à lui de ne pas pointer les interrogations majeures que pose la proposition de loi (PPL) dont les dernières versions succèdent aux dernières versions) et de ne retenir que l'aspect particulier du handicap. 

J'ai écrit cette réponse avant que la loi ne soit votée (le 18/08/2026) et il se pourrait que mes propos soient devenus anachroniques, erronés ou complètement à côté de la plaque. Mais j'ai décidé de ne pas en changer un mot. Quelques informations sur la loi telle qu'elle a été votée : LA. Et un résumé succinct en Notes (1) 

CL se fait, entre autres, le porte-parole d'Odile Maurin et d'Elisa Rojas, ce qui n'est pas déshonorant et au contraire fort utile, pour affirmer clairement que la PPL est une façon de se débarrasser des handicapéEs et pour atteindre avec une grande insouciance et une grande facilité le point Godwin en ne retenant de cette PPL que son caractère prétendument eugéniste et capitalismo-fasciste par assimilation. 

Je vais commencer par me décrire comme il l'a fait lui-même pour que l'on sache d'où je parle.

"Médecin généraliste ayant exercé la médecine générale pendant 42 ans j'ai participé pendant une bonne dizaine d'années à un réseau permettant les soins palliatifs à domicile pour mes propres malades, c'est à dire que j'ai continué autant que possible à être jusqu'au bout le médecin traitant (2).


Comme lui, je ne vais pas argumenter sur les incertitudes de cette PPL, sur les limites qu'elle pourrait autoriser à franchir : cette PPL (mais les versions changent tout le temps) améliore-t-elle les deux lois Claeys-Leonetti ? Passe-t-elle à côté de certaines personnes qui seraient non-éligibles ? Ou rend-elle certaines personnes au contraire trop éligibles ?

Quand même : ce qui me pose le plus de problèmes dans cette PPL est la finalisation de la mise en oeuvre intégrale de la médicalisation de la vie au sens illichien du terme, c'est à dire la médicalisation de l'euthanasie, du suicide assisté et de la mort dans un processus qui prendrait en compte — je plaisante malheureusement — à la fois l'opinion du candidat à la mort, sa non-opinion et l'hypothétique avis consensuel du Conseil Consultatif professionnel Pluridisciplinaire des soignants au terme d'une consultation citoyenne de soignants (on connaît l'absence de hiérarchie dans le milieu hospitalier — hi hi hi ) sans oublier les recommandations du Conseil de famille constitué d'héritiers potentiels... (3)


Le passage obligé par Emmanuel Macron. 

CL commence par dénoncer Emmanuel Macron pour l'assimiler au capitalisme fascisant et eugéniste. C'est un point de vue qui permet de le faire jouer objectivement dans la même équipe que Bardella, Soral et Ciotti.


Mourir dans la dignité.

Il continue en citant méchamment Emmanuel Macron qui mettait en avant "le droit de mourir dans la dignité" alors que "la dignité ne fait pas partie de son programme".

Il eût été plus judicieux de définir ce que signifie mourir dans la dignité, concept valise mis à toutes les sauces, comme s'il existait une façon de mourir dans l'indignité. Elisa Rojas en parle d'ailleurs LA avec beaucoup de pertinence : 

Qui définit ce qui est digne ou indigne dans la mort ? Existe-t-il des morts indignes au sens avilissantes, honteuses, déshonorantes ou méprisables ? Certainement pas, sauf à considérer que la souffrance et son expression même sont indignes, que la maladie, que le handicap et la dépendance elles-mêmes sont des indignités. Pour être dignes, donc exemplaires, les malades doivent-ils aspirer à cette mort discrète, silencieuse et aseptisée que leur promet le projet de loi ? Non, une mort n’est pas moins violente, moins dramatique, plus humaine et plus digne parce qu’elle est organisée médicalement. Sous-entendre le contraire relève davantage d’un fantasme que d’une réalité.


Les conventions citoyennes

CL souligne avec justesse que les patients (sic) présentant un handicap — et tout en supposant qu'ils sont tous antivalidistes... — n'ont pas été écoutés puisqu'ils n'ont pas été tirés au sort par la Convention citoyenne. Ce point soulevé encore par Elisa Rojas dans sa tribune nous plonge encore (voir plus haut) dans un questionnement sur la démocratie participative, elle écrit :

A cette occasion, il a été demandé à des personnes majoritairement valides de se prononcer en se projetant de façon fictive dans des réalités (la maladie, la dépendance, le handicap, la souffrance physique et morale, la proximité de la mort) qu’elles ne vivent pas, mais craignent sans les connaître.

Cela nous rappelle les conventions citoyennes sur la vaccination ou sur le dépistage du cancer du sein dont les conclusions, peu en accord avec les directives académiques, furent manipulées par les rapporteurs pour solidifier les politiques publiques et les exonérer de toute critique. Le "peuple" n'a raison que lorsqu'il dit la même chose que le pouvoir.


Les directives anticipées

Ce qui est intéressant, c'est qu'Elisa Rojas nous renvoie par ricochet à la notion de "Directives anticipées" qui est, à mon avis, un canular ou un cauchemar éveillé puisqu'il s'agit, je plagie Elisa Rojas, de demander à titre individuel à des personnes en bonne santé et dont le pronostic vital n'est pas engagé à court terme, de se projeter fantasmatiquement dans des conditions de vie extrêmes que sont la maladie incurable sans traitement curatif et avec un traitement symptomatique imparfait, les souffrances physiques et morales, le handicap acquis et la présence immédiate de la mort.

Aurait-on dû intégrer dans la Commission citoyenne des personnes présentant les états précédents et suivies ou non par des services de soins palliatifs en institution ou à domicile ?

Demander son avis à une personne qui est sur le point de mourir, ce ne sont pas des directives anticipées mais des directives immédiates. Le fait-on toujours ? Non. 

CL se fait l'avocat des personnes présentant un handicap, ce qui est louable, et dont certaines (Elisa Rojas et d'autres dont des associations comme Les éligibles et leurs aidants ou le JABS ou le Front de Gauche antivalidiste) craignent que cette proposition de loi, si elle était adoptée, ne conduise "à faire du suicide un droit" pour les personnes qui ne seraient pas en fin de vie immédiate.

Il y a sans doute un risque comme le montrent les exemples étrangers (Belgique, Pays-Bas, Suisse, Canada) et l'augmentation des "procédures" qui ont doublé au Canada, par exemple.

Est-ce que ce risque est seulement corrélé à l'absence de moyens techniques et humains, la présence de services de soins palliatifs, ou à l'état dépressif des patients lié à leurs souffrances physiques et psychiques ?


Atteindre le point Godwin

Là où il est plus difficile de suivre CL, c'est quand il atteint le point Godwin en citant Elisa Rojas et l'Aktion T4 et en rapportant les propos de Johann Chapoutot "le vrai compassionnel, c'est celui qui tue." Pourquoi en venir là ? Qu'est-ce que cela nous dit sur nous-mêmes ? CL veut-il nous dire que non seulement Macron et l'extrême-centre mais aussi la gauche main stream qui approuve a priori cette proposition de loi sont capitalismo-fascistes ?

Que les régimes fascistes aient voulu faire disparaître les handicapés, les malades et autres corps imparfaits, il est toujours bon de le rappeler et de le dénoncer.

Que les régimes communistes et notamment soviétiques aient fait la même chose, le versant psychiatrique étant le mieux documenté, il est aussi bon de le rappeler et de le dénoncer.

Mais l'exclusion et la destruction des corps imparfaits ont commencé bien avant l'apparition du capitalisme avec des nuances selon les époques, avec des nuances selon les handicaps, avec des nuances selon les cultures, avec des nuances selon les lieux, bla-bla-bla.

La lecture du livre de Céline Lafontaine, "Le corps marché. La marchandisation de la vie humaine à l'ère de la bio-économie. Paris, Le Seuil, 2014, 272 pages", nous indique que ce processus est entamé depuis longtemps mais Céline Lafontaine, malgré ses propos d'une violence inouïe qui ont été peu commentés en France, n'affirme pas que l'OCDE est une agence capitalismo-fasciste (alors que son programme de marchandisation du corps humain — surtout féminin — est terrifiant). 

Ivan Illich annonçait la médicalisation de la vie et Christopher Lasch décrivait déjà la normatisation de la vie quotidienne : depuis la pré-conception jusqu'au post-mortem. Céline Lafontaine décrit l'objectivation des corps comme marchandises.

Est-ce une vision capitaliste "à son comble" de la vie et de la mort ?

Signalons également, et par pure provocation, que l'eugénisme existe actuellement en France, il concerne le dépistage organisé de la trisomie 21 chez la femme enceinte qui conduit, s'il est positif, à une interruption de grossesse. Peut-on affirmer que ce n'est pas une mesure validiste ? Les enfants atteints de cette maladie ont désormais une espérance de vie de 60 ans (les chiffres datent de 2017) et cette amélioration considérable, on est passé de 25 à 49 ans puis à 60 ans, est liée surtout au traitement chirurgical des lésions cardiaques (que l'on n'opérait pas auparavant — par eugénisme ?) ! Les associations antivalidistes (hormis les religieux intransigeants comme les amis chrétiens de Jérôme Lejeune ou de je ne sais qui dans le spectre judéo-islamique) se battent-elles pour que des moyens soient alloués pour que les trisomiques 21 ne soient pas sacrifiés sur l'autel de la Norme ? 


PPL et soins palliatifs généralisés.

L'idée que cette PPL puisse être acceptable à condition que tout le monde puisse avoir accès égalitairement aux services de soins palliatifs rend le reste de l'argumentation un peu spécieuse. Soit cette proposition de loi est correcte avec ses imperfections et des limites, soit elle ne l'est pas avec ses défauts et ses dangers. "Est-ce qu'elle répond à toutes situations ? — Non." "Est-ce qu'elle peut être contournée ? — Sans doute oui." (4) 

Dans tous les domaines de la santé publique, je parle sous contrôle, il n'existe pas d'égalité. Il suffit d'analyser les courbes d'espérance de vie (à la naissance, à 40 ans, en bonne santé), de les comparer pays par pays, de regarder dans un même pays les différences en fonction du statut des personnes, leur milieu de naissance, leurs lieux d'éducation, leurs professions, je m'arrête là, tout le monde connaît la musique.

Est-ce le capitalisme à son comble ?

Par ailleurs, et je voudrais le préciser d'expérience, contrairement à ce que j'ai lu ici ou là, il y a très peu de médecine dans la pratique des soins palliatifs. La médecine des soins palliatifs est réduite à sa plus simple expression. Les soins palliatifs sont essentiellement non-médicaux : les patients ont certes besoin d'être soulagés de leurs souffrances mais ils doivent surtout — c'est un avis — être accompagnés moralement, éthiquement, compassionnellement, par des humains aidants que sont la famille, les proches, les voisins et les professionnels de santé (infirmières, aides-soignants, kinésithérapeutes, psychologues, hospitaliers ou non, assistantes-sociales) (5)

On pourrait en exagérant dire que la médecine dans la pratique des soins palliatifs est peu présente pour les mourants et devrait l'être plus pour les aidants (professionnels et non-professionnels).


Médicaliser la fin de vie et la mort ou l'humaniser ? 

Je répète : cette PPL (mais les versions changent tout le temps) améliore-t-elle les deux lois Claeys-Leonetti ? Passe-t-elle à côté de certaines personnes qui seraient non-éligibles ? Ou rend-elle certaines personnes au contraire trop éligibles ?

Les "gens" craignent-ils moins la mort que la fin de vie ? Cette proposition de loi répond-elle à cette hypothèse ?

La médicalisation de la fin de vie est déjà exagérée. 

L'acharnement thérapeutique commence très tôt bien avant que l'on évoque les soins palliatifs et bien avant que le patient sache qu'il y a longtemps qu'il est entré dans ce processus pervers. Tenter une énième ligne de chimiothérapie avec des molécules qui améliorent (en moyenne) de 3 semaines l'espérance de vie  avec une détérioration majeure de la qualité de vie, c'est préjuger que la vie inconfortable vaut mieux que la mort "douce". 

L'utilisation de ces chimiothérapies compassionnelles (?) serait-elle du capitalisme à son comble ? En considérant le prix exorbitant des molécules et la corruption des agences gouvernementales les autorisant et la corruption financière des prescripteurs...

En imaginant un monde où les soins palliatifs seraient disponibles pour tout le monde en laissant le choix du domicile ou de l'hôpital, pourrait-on accélérer de façon compassionnelle leur accès avant d'avoir administré des médicaments inefficaces et dispensateurs d'effets indésirables gravissimes ? 

Le respect de l'autonomie des patients, choisir son traitement, le refuser,  Avant l'entrée possible dans une prise en charge de soins palliatifs, il serait utile que les soins palliatifs ou équivalents n'arrivent pas trop tard et que l'autonomie des patients survienne plus tôt !

Elisa Rojas et d'autres personnes membres d'associations en situation de handicap nous ouvrent les yeux sur les conséquences possibles de cette PPL qu'elles qualifient de validistes et eugénistes pour cette catégorie de citoyennes et de citoyens que l'état désespérant des transports en commun en termes d'accessibilité, par exemple, que le manque de ressources, que la froideur de la société qui ferme les yeux sur cette catégorie de citoyennes et de citoyens, même quand elle les voit, invisibilisent et fragilisent.

Oui, des personnes en souffrance, en impossibilité de décider, soit pour des raisons de coma, de démence ou sous l'emprise de médecins, de l'entourage ou de la société tout entière pourraient avoir recours à l'insu de leur plein gré à l'euthanasie et au suicide assisté... 

Mais faut-il jeter tous les bébés (mourants) avec l'eau du bain ?

Protégeons effectivement les faibles ! 

***

La fin de vie et la mort en général posent, comme on le sait depuis la nuit des temps, les écrits ne manquent pas, qu'ils soient religieux, philosophiques, anthropologiques, historiques ou littéraires, des questions existentielles, réduire cette PPL au "capitalisme à son comble" est effectivement pertinent et partiel, partial même, mais la rapporter à l'eugénisme fasciste alors que l'eugénisme a pu être au cours de l'histoire, certes nazi mais aussi stalinien, libéral, néo-libéral et démocratique (l'histoire coloniale) est exagéré et non explicatif.


***



Notes

(1) Quelles sont les personnes "éligibles" ? Tous les critères étant cumulatifs.

  • être âgée d'au moins dix-huit ans ;
  • être de nationalité française ou résider de façon stable et régulière en France ;
  • être atteinte d'une affection grave et incurable engageant le pronostic vital, en phase avancée ou terminale ;
  • présenter une souffrance liée à cette affection, soit réfractaire aux traitements , soit insupportable. Une souffrance psychologique seule ne peut en aucun cas permettre de bénéficier de l'aide à mourir ;
  • être apte à manifester sa volonté de façon libre et éclairée.


(2) La disparition de ce réseau, une association mantaise (Odyssée), ne fut pas liée à une réduction des ressources allouées, bien au contraire, mais à une décision politique fondée non pas sur un combat de classe capitalisme vs anti-capitalisme mais sur des luttes d'influence politiques et territoriales dans le département des Yvelines. Vous pouvez mélanger dans le mixer les deux ARS (région Ile-de-France et Yvelines), les CPTS, l'Ordre départemental des médecins, les syndicats professionnels, les différents hôpitaux des Yvelines, le Conseil départemental, et, bien entendu les ambitions de pouvoir des hommes/femmes politiques, médecins en concurrence (déloyale).

(3) J'ai le souvenir de mon arrivée dans la chambre de ma maman, dans un hôpital de l'Assistance-Publique Hôpitaux de Paris, quand l'infirmière m'a dit à la volée qu'on lui avait injecté du midazolam. Tellement pétrifié par l'annonce de la mort annoncée...

(4) C'est un peu, comparaison n'est pas raison, comme si l'on devait supprimer le RSA tant que 350 000 familles (33 à 37 %) n'en bénéficient pas : voir LA le rapport de la DREES. 

(5) Les soins palliatifs se résument selon certains à 4 piliers : 1) autonomie de la personne en soins terminaux qui peut choisir ce qu'elle accepte en termes de traitement, désigner une personne de confiance ou rédiger ses directives anticipées ; 2) humanité dans le soin palliatif ; 3) proportionnalité du traitement ; 4) renoncement à l'acharnement thérapeutique (et demande de sédation profonde). Le rajout de la notion de Qualité de Vie est tout à fait indispensable mais curieuse : jamais les traitements anticancéreux par exemple des phases terminales, les deuxièmes, troisièmes, quatrièmes lignes, ne sont évalués en termes de qualité mais toujours en termes de survie, indépendamment des souffrances engendrées par les traitements !



vendredi 2 janvier 2026

Histoire de santé publique sans consultation. Épisode 33. Mourir.

Tom Blachford (1987 - )
356 At Ceres (Arrival) 2025
(photographie de la photographie : docdu16)


Un ancien patient me contacte par téléphone pour me demander d'intervenir parce que l'équipe médicale qui s'occupe de son épouse (78 ans) a décidé un arrêt des soins et un transfert en soins palliatifs (le service est un "grand" service de l'AP-HP qui a une excellente réputation — niveau de preuves ? ).

Je suis ennuyé pour différentes raisons.

1 - Je ne suis plus le médecin traitant.

2 - Le médecin traitant actuel est d'accord avec les médecins hospitaliers.

3 - Je ne connais pas le dossier du patient et je ne l'ai pas examiné.

4 - En gros, pour résumer et en modifiant les données pour des raisons de confidentialité et pour ne pas désespérer des patientes qui seraient atteintes des mêmes maladies, la patiente dont le pronostic de la maladie principale est compromis (espérance de vie évaluée à deux mois) souffre d'une complication encore plus mortelle (espérance de vie réduite à une quinzaine de jours) pour laquelle une intervention chirurgicale pourrait être envisagée avec peu d'espoir de succès mais avec un risque majeur pour la patiente de ne pas survivre pendant l'intervention.

5 - Il faut ajouter que selon les dires du mari de la patiente, elle ne souffre pas, elle est parfaitement consciente et se demande ce qu'elle fait à l'hôpital.

6 - Problème : La patiente est informée de son état et des risques de l'intervention chirurgicale. Elle n'a pas choisi, elles pose des questions, elle demande à son entourage qui est partagé sur la décision à prendre. N'oublions pas aussi que les informations dont je dispose sont des informations de seconde main.

7 - Problème : Les soignants peuvent-ils donner le choix à une patiente, c'est à dire lui demander son avis, alors qu'ils savent qu'elle va "rester sur la table" ? Si elle dit "je veux être opérée", est-ce de la décision partagée que de lui "obéir" ou un gâchis de ressources ?

8 - La famille veut un deuxième avis.

9 - Le PU-PH en charge du patient m'appelle et m'engueule parce que je ne suis pas un spécialiste de la maladie principale dont le patient va mourir et me fait un cours sur une molécule que je connais pour sa faible efficacité et son prix astronomique et qui, d'habitude, "marche". Je résume : "D'où peut parler un médecin généraliste pour demander un deuxième avis ? ..." Je tente de rester courtois et je recentre le deuxième avis sur le versant éthique. Bon, ça se termine sans éclats.

10 - En gros, toujours en n'ayant pas lu le dossier et en n'ayant pas vu et entendu la patiente, je suis assez d'accord avec l'attitude du service.

11- J'en parle à droite et à gauche et je résume les avis que j'ai recueillis (ce n'est ni un sondage ni un travail sociologique) : 

  • C'est le patient qui doit décider et s'il veut qu'on l'opère il faut l'opérer
  • Si les soignants pensent que la malade va rester sur la table, il est raisonnable, compte-tenu de l'espérance de vie, de s'abstenir
  • C'est un cas complexe où la décision partagée est asymétrique et où l'avis des soignants semble plus solide que celle des patients.
12 - J'ai une longue conversation téléphonique avec la fille de la patiente.

13 - La patiente est finalement transférée en soins palliatifs où elle mourra une quinzaine de jours après dans des conditions satisfaisantes (douleurs, humeur) selon sa fille.

14 - La fille de la patiente me rappelle quelques jours après la mort de sa mère pour me demander si son frère peut m'appeler car il n'a toujours pas compris pourquoi l'intervention chirurgicale n'a pas été pratiquée, "ils auraient pu tenter le coup". Je réexplique à la soeur ce que je lui ai dit la première fois et j'ajoute que dans certains cas, compte tenu de mon âge, dans certains cancers, mais c'est l'avis d'une personne en bonne santé, j'ai 73 ans, je refuserai certaines chimiothérapies compte tenu de l'augmentation de l'espérance de vie attendue et des effets indésirables liés aux traitements. Un blanc sur la ligne. Elle me dit n'avoir jamais envisagé que quelqu'un, un médecin qui plus est, puisse refuser une chimiothérapie.

15 - Le frère ne m'a jamais appelé.


A vos commentaires. 

dimanche 16 avril 2023

Bilan médical du lundi 10 avril au dimanche 16 avril 2023 : santé genrée, fin de vie chez les CSP +, metformine, imagerie, financiarisation des soins, LCA et VRS, covid long, nouveau calendrier vaccinal.

 

Via @pash22 Le système de santé états-unien

143. Quand le genre remplace les luttes sociales : l'intersectionnalité sans la lutte des classes.

Pratiquement au même moment un article est paru dans Slate (ICI) (Laure Dasinières et Antoine Flahaut) et une tribune a été publiée dans Le Monde (LA) (Anne-Sophie Leroux, Pauline Londeix, Jérôme Martin) pour dénoncer respectivement un manque de prévention genrée en France et un manque d'accès aux soins genré partout dans le monde.

Dans les deux cas les auteurs.e.s parlent de prévention médicale et d'accès aux soins médicaux.

Rappelons aux auteurs de ces textes que : 

  • 80 % des déterminants de santé sont non médicaux (on peut, certes, discuter, et le genre est un déterminant non médical a  priori)
  • l'accès aux soins (et aux prestations sociales) est lié à la Catégorie Socio-Professionnelle quel que soit le genre, les plus favorisées CSP + : les chefs d'entreprise, les professions libérales, les professions à plus fort revenu du secteur privé (cadres, ingénieurs, chercheurs, etc.) ainsi que l'ensemble des fonctionnaires de catégorie A. Associée à un fort pouvoir d'achat la notion permet de regrouper de manière approximative la classe moyenne supérieure et les ménages aisés.   Le dernier rapport de la DREES l'atteste : ICI.
  • la prévention en général, en France, est une rigolade sans fin pour ce qui est des risques évitables (en Europe) : alcool (n°2 en Europe), tabac (n°3), cannabis (n°1), cocaïne (n°1), accidents du travail (n°8), mortalité infantile (19/27 dans l'UE), mortalité maternelle (20/27)...
  • Il faut donc mettre le paquet pour que la France ne soit pas, dans l'OCDE, le dernier des derniers pays pour la prévention médicale et non médicale.

Mon commentaire sur twitter (ICI) souligne que la prévention genrée est éminemment politique et qu'elle repose comme le montre la littérature médicale et de sciences sociales sur : 

  • La diminution globale du temps de travail cumulé des femmes (domestique et professionnel, transports)
  • L'amélioration des conditions de travail des femmes exerçant les métiers les plus pénibles, les moins payés, les moins valorisés, 
  • Imposer la médecine du travail chez les femmes payés par des chèques Emplois Services, 
  • L'égalité des salaires hommes/femmes pour des postes identiques
  • Les protéger contre les violences domestiques
  • Lutter contre l'alcoolisme des hommes, première cause de féminicides
  • et cetera.
  • Ce sont les femmes des milieux défavorisés qui sont les plus à risques, qui sont les moins prévenus, les moins éduqués, les moins médicalisés et ce sont les femmes CSP + qui encombrent par exemple les consultations de gynécologie en se faisant pratiquer des frottis du col utérin tous les ans (et avec dépassement d'honoraires)
Je vous invite à lire cet éditorial passionnant du BMJ (accès gratuit) : LA.



Par ailleurs, le corps des femmes est un terrain d'expérimentation incroyable pour les médecins et les chercheurs : on leur dit ce qu'elles doivent faire depuis la préconception, pendant la conception (disease mongering ahurissant sur le diabète gestationnel), pour la naissance, pour le développement des enfants et la PMA est un parcours d'obstacles fait de souffrances physiques et psychologiques... Quant aux derniers développements sur l'IVG et la pénurie médicamenteuse de misoprostol, elle m'a fait penser au fait que l'on ne demande pas leur avis aux femmes (sauf pour des raisons de nombre de semaines d'aménorrhée) sur le choix de la méthode abortive (médicamenteuse ou instrumentale)...

Sans oublier le manque d'informations données aux femmes lors du dépistage du cancer du sein par mammographie avec des Aunt Tom comme cette mammographiste canadienne (voici le tweet original et le fil) : 

Le fil : LA

Vous avez lu ? Fausse alerte.

👉Je signale un billet de blog remarquable sur le dépistage du cancer du sein : ✊✊✊

Ecrit par une médecine généraliste. C'est un document de qualité. 

LA.

Et voici ce que proposent les agences gouvernementales comme prévention, relayées par l'Assurance Maladie. Navrant : 


La prévention est avant tout sociétale. Mais aussi individuelle.

Mais c'est injuste de faire porter la responsabilité des maladies sur les patients selon le vieil adage répété comme un mantra : La maladie est le salaire du péché.

Une initiative du gouvernement anglais : 




Détail d'une céramique de la maison Picassiette à Chartres qui mérite une visite...
Photo docdu16


144. Quand un CSP + hospitalier se rend compte que la fin de vie vue des urgences, ça dysfonctionne.

La Tribune de Mathias Wargon dans le journal Le Monde que l'on ne peut lire que si on est abonné (LA) méritait un commentaire.

Le voici sur twitter : LA


Via @RavaudGilles ICI
Les jeunes médecins (UK) demandent une augmentation de 35 % de leur salaire.


145. Existe-t-il encore une seule raison d'initier un traitement par metformine dans le diabète de type 2 ?

Nous avons abordé ce problème plusieurs fois dans ce blog et je rappelle l'excellent article de Boussageon R et al (LA).

Il remet en cause toutes nos certitudes (?) et il est probable que la metformine fera partie du Medical Reversal.

Je réponds à la question : oui.  Le ROSP ou l'incentive de l'Assurance Maladie qui ne rémunère les MG français que s'ils prescrivent de la metformine en première intention. 


Toujours la maison Picassiette.
Photo docdu16


146. Trop d'imagerie prescrite par les MG dans les troubles musculo-squelettiques (en Australie)

Un essai randomisé australien portant sur les effets d'un audit et d'une intervention/non intervention sur la prescription d'imagerie dans les troubles musculosquelettiques par les médecins généralistes :(LA).

Eh bien, la formation des MG, ça marche, du moins à court terme.




147. Financiarisation des soins.


Une analyse implacable de Nicolas Da Silva sans vraies solutions.  Malheureusement : ICI

La suppression des soins primaires est actée depuis longtemps. L'hospitalo-centrisme et la faillite de l'hôpital sont passés par là. 

Nicolas Da Silva ne voit que l'adjectif libéral dans les soins primaires.

Il est partisan de la suppression pure et simple de cette médecine libérale en soins primaires dont on connaît les défauts (il suffit de lire ce blog) liés aux soins primaires eux-mêmes (comme les expériences des autres pays le montrent) mais la nature ayant horreur du vide et comme les centres de santé communautaires ne vont pas pousser comme des champignons, les groupes privés vont capturer les médecins et il sera fini de la médecine longitudinale, la médecine de famille, pour une médecine au coup par coup qui n'a jamais donné rien de bon.


148. Lectures critiques d'article et vaccin VRS chez la femme enceinte.

Je lisais récemment sur twitter les propos d'un hospitalier prétendant que l'enseignement de la LCA était inutile et empêchait les étudiants d'apprendre la vraie médecine.

Oups. Prenons l'exemple du vaccin anti VRS ("bronchiolite") chez la femme enceinte. 

Voici l'abstract de l'article (il faut être abonné pour le lire en entier) : ICI.

Contre : un étudiant anonyme publiant chez Vinay Prasad

Pour : Eric Topol

ICI

Attendons l'avis de la HAS... 😅😅😅


@HillmanMarc


149. Covid long : un article analyse les critères retenus pour le définir : du grand n'importe quoi.

L'article paru le 25 mars 2023 (ICI) analyse les critères de définition du Covid Long dans 92 études publiées : dans seulement 54 % des études les résultats de laboratoire affirmant le covid étaient mentionnés ! Pour définir le Covid Long 8 durées de symptômes ont été retrouvées (entre 4 et 52 semaines) avec une moyenne de 12 (alors que 36 % des études ne précisaient pas la durée retenue). Un total de 57 symptômes a été pris en compte ! 


Ôé Kenzaburo (1935-2023)
Prix Nobel de littérature 1994
Première Division


150. Covid : Les essais d'un vaccin intranasal sont prometteurs chez les hamsters et les souris : du spin, du spin, du spin

Je commente ? C'est LA



151. Le nouveau calendrier vaccinal.

C'est LA.




dimanche 24 février 2013

Euthanasie active. Histoire de consultation 144.


Madame A, 55 ans, revient de Bordeaux où sa mère vient de mourir à l'hôpital. Elle est choquée. Elle tente de ne pas le montrer, du moins au début, elle consulte pour vérifier que son hypertension est contrôlée par le traitement qui lui est prescrit, mais, qui ne serait pas choqué par la mort de sa mère à l'hôpital ?
Je la laisse parler.
Je ne connaissais pas l'histoire et elle commence par me raconter les faits médicaux. C'est un cancer du poumon opéré. Qui a métastasé. Au cerveau, notamment, mais pas seulement.
Ce qui la choque (la consultation, la dernière des rendez-vous, aura pris du temps car elle a du mal à savoir ce qui est ou non important, en raison bien entendu de son implication) c'est que les médecins ont été à la fois terriblement optimistes, c'est à dire terriblement interventionnistes, voire jusqu'au boutistes, puis incroyablement défaitistes. Elle s'est sentie exclue de ces deux attitudes. Ou en décalage.
Je crois, en l'écoutant, qu'elle s'est sentie déphasée.
Il y a d'abord eu les premiers médecins qui ont laissé entendre qu'il n'y avait plus rien à faire (c'était dans un hôpital général). Puis la recherche d'un hôpital plus spécialisé (un CHU de Bordeaux) où les médecins ont dit qu'il y avait quelque chose à faire. Grâce à la pose d'un stent la maman de la patiente a gagné trois mois en très bonne santé. Puis le stent s'est bouché, retour d'abord à l'hôpital général où les médecins qui avaient annoncé que tout était fichu ont laissé entendre "qu'ils lui avaient bien dit que c'était fichu" et la dame de penser "avec trois mois en très bonne santé", puis il y a eu un nouveau transfert au CHU où les médecins ont dit qu'il fallait changer le stent, ce qui a été fait, mais avec de moins bons résultats. La maman a finalement vécu cinq jours après l'intervention mais dans de mauvaises conditions.
Mais le plus choquant arrive : la malade, la veille du décès, entre dans la chambre de sa mère et une infirmière lui apprend qu'on lui a donné un peu de morphine pour qu'elle ne souffre pas. Puis, en douce, une autre infirmière lui dit que, malgré la faiblesse des doses, il sera difficile de lui parler à nouveau. Et la patiente meurt le lendemain au petit matin. La fille demande à l'infirmière : "Mais elle souffrait tant que cela ?" Et elle : "Ce matin elle nous a dit qu'elle en avait assez."
Stupeur.
"Ce matin" me dit ma patiente "j'ai dit à mon mari que j'en avais assez de ces allers et retours à l'hôpital, je ne me suis pas méfiée, et il m'a planté un couteau dans le ventre pour me soulager."
Je la regarde. J'essaie de ne rien dire. Je pense qu'elle a raison d'être choquée.
"J'avais encore des choses à dire à ma mère. Ils ne m'ont pas demandé mon avis. Ils ont pris une décision hâtive. Ce n'est pas bien. Jamais elle ne m'avait dit qu'elle en avait assez. Je ne sais si elle voulait combattre ou non, si elle y croyait encore, si elle avait seulement envie de se laisser glisser, elle avait de grosses difficultés respiratoires, de l'eau dans la poumons, il lui arrivait de suffoquer, mais jamais, au grand jamais, elle ne m'a parlé d'abandonner, jamais elle ne m'a dit, ma petite fille je n'en peux plus, j'en ai marre de la vie, je ne veux plus lutter, mes derniers instants sont arrivés, je voulais vous dire que je vous aime, et cetera... et là, des inconnus, des personnes qui ne la connaissaient pas, qui ne connaissaient pas sa vie, qui ne connaissaient pas ses rapports avec ses enfants, avec moi, avec la vie, qui ne connaissaient ni ses croyances philosophiques, qui en aurait parlé avec elle ?, ni sa conception de l'existence, des inconnus, donc, ont décidé pour elle, ont décidé pour moi et je n'ai jamais pu lui reparler, je n'ai jamais pu l'entendre répondre à mes questions ou exprimer une demande... Je suis terrifiée. Je ne dors plus, je me réveille la nuit en sueurs, je fais des cauchemars, je vois la seringue qui s'enfonce dans le bras de ma mère qui lui dit c'est fini, qui lui dit 'puisque vous en avez marre, il faut en terminer avec la vie...', c'est quand même incroyable, mais pour qui se sont-ils pris ?, pour qui se prennent-ils ?, pour le bon Dieu... est-ce que le bon Dieu serait même capable de cela ?... "

Je ne suis pas un spécialiste des questions de fin de vie. Avant que de commencer à écrire cette histoire de consultation j'aurais dû m'informer plus avant sur les termes exacts de la loi Leonetti (ICI), sur les propositions de ceux qui veulent légiférer sur l'euthanasie, sur ceux qui sont déçus qu'on ne le fasse pas, sur les avis et futurs avis du Comité Consultatif National d'Ethique (LA) mais mon expérience interne, cet exemple comme deux autres que je vais vous détailler brièvement, me font dire que l'euthanasie active est courante dans les établissements de soins et à l'insu du plein gré de tout le monde.

Il y a donc une profonde hypocrisie sociétale : dans les faits "on", c'est à dire l'institution médico-hospitalière constituée en norme (locale ?, locorégionale ?, nationale ?, politique ?, confessionnelle ?, idéologique ?, bobooïque ?), décide de ce qui doit être fait et non fait sur de simples constatations, sur de vagues impressions, sur des propos de fin de nuit en établissement hospitalier, entre le bassin et la distribution des médicaments, entre la toilette et le bruit des sabots dans les couloirs, sans demander l'avis ni du malade (dans le cas que j'ai décrit) et encore moins (si c'est possible) de la famille du malade, des personnels hospitaliers constitués en démocratie d'opinion, en web 1.0 de l'hôpital, qui décident (dans la salle de soins l'interne ou le senior ou le chef de clinique ou le chef de service, allez savoir, il passe parfois, qui jette à la cantonade un 'Madame A, elle est fichue' et tout le monde de prendre des mines et de préparer le geste qui tue pour soulager des souffrances terrestres une malade condamnée... qui a dit l'autre matin qu'elle en avait assez de mal dormir), des personnels hospitaliers qui ne reverront jamais la famille, avec qui ils ne discuteront plus, dont ils ne connaîtront pas le destin ou la "vraie" vie à l'extérieur de l'hôpital...

Je parle avec Madame A et nous reprenons un à un les éléments de cette discussion et j'essaie de distinguer ce qui touche à l'information elle-même sur le pronostic de la maladie dont sa mère souffrait, le déphasage entre ce qu'elle a perçu et ce que voulaient dire les "soignants", de son désarroi, du fait qu'elle se raccrochait au moindre sourire de la moindre agent hospitalière, au moindre rictus de la moindre aide-soignante, au moindre clignement des yeux du moindre médecin pour se faire une opinion, j'essaie de distinguer le reste, c'est à dire le pronostic lui-même et la désinvolture de l'équipe soignante quand il s'est agi de prendre la décision activiste de l'euthanasie sans le dire...
Une euthanasie médiatisée avec des débats sans fin et des décisions privées et minables prises dans le dos des patients et des familles. Du bla bla pour amuser la galerie.

(Deux autres exemples : la famille s'aperçoit qu'un patch a été collé sur la peau  du patient sans que personne n'ait été informé ; une autre famille s'entend dire que de l'hypnovel a été administré et aucun dialogue, aucune discussion n'a précédé ce geste. La politique du fait accompli, comme si la morale hospitalière se substituait à la morale privée des familles, une sorte de prise de pouvoir sauvage. Au nom de quoi ? Ainsi, des familles demandent et en sont pas écoutées et d'autres ne demandent rien et sont privées de leur réflexion.)

L'arrogance de l'Institution qui dit la morale pour les autres.

(Précisions importantes : il ne s'agit pas d'un hôpital de Bordeaux ; il ne s'agit pas d'un service de pneumologie ; il s'agit d'une famille)

PS du 19 mai 2013 : une famille porte plainte : LA

mercredi 15 août 2012

Comment meurent les médecins.


Récemment, je ne vous avais pas parlé de façon allusive ICI d'un de mes patients qui refusait tout traitement de son cancer incurable (et je confirme qu'il a persisté dans son refus malgré toutes les "incitations" qu'il a reçues et tous les efforts désespérés des médecins pour le convaincre du contraire). J'ajoute que la première lettre que j'avais écrite pour l'adresser indiquait clairement que le patient, informé par mes soins, ce qui ne signifie pas bien informé par mes soins, refuserait et la chirurgie et la chimiothérapie et souhaitait simplement finir sa vie aux côtés de sa femme à la maison et dans la moindre souffrance possible.
Il y a plus longtemps je vous avais raconté LA l'histoire d'une de mes patientes, Madame A, 67 ans, touchée par un cancer incurable, pour laquelle je n'avais pu être assez rapide pour la faire échapper aux traitements agressifs qui n'avaient pu empêcher l'issue fatale et qui l'avaient rendue, dès le premier jour, terriblement mal. Sa famille était convenue avec moi (ICI) que l'on aurait dû ne pas la traiter tant les effets indésirables des traitements successifs avaient été désastreux et combien sa qualité de vie avait été altérée dès le premier traitement.
Je vous avais raconté LA combien le fait d'être un spécialiste d'une question médicale (le dépistage du cancer de la prostate par le dosage du PSA et la cascade décisionnelle qui s'en suivait avec des erreurs de jugement à chaque étape de l'algorithme implicite) rendait le spécialiste en son milieu spécialisé aveugle contre l'évidence de preuves contraires (le plus souvent apportées par des non spécialistes) et l'avait conduit à subir les effets indésirables du traitement qu'il estimait originellement rarissimes et qu'il regrettait maintenant.
Un article récent, qui m'a été transmis via twitter par Medicalskeptik à l'adresse @medskep, est particulièrement éclairant : ICI. Il a été écrit par Ken Murray, qui est Clinical Professor Assistant   of Family Medicine à l'USC (University of Southern California) dont le site, ICI, laisse rêveur.

C'est l'histoire d'un orthopédiste chez qui un chirurgien découvre un cancer du pancréas. Ce chirurgien n'est pas un chirurgien lambda, l'article nous dit (il faudrait vérifier mais le nom n'apparaît pas) qu'il a mis au point une technique chirurgicale qui permet de tripler le taux de survie à cinq ans, passant de 5 à 15 %, mais au prix d'une pauvre qualité de vie. L'orthopédiste n'est pas intéressé. Il est rentré chez lui le lendemain, il a fermé son cabinet et n'a plus jamais mis les pieds dans un hôpital. Il s'est concentré sur sa famille et sur le fait de se sentir le mieux possible. Il est mort quelques mois après sans chimiothérapie, sans radiothérapie, sans chirurgie. 

Cet article est très riche et il évoque nombre de problèmes qui se posent dans la gestion de la fin de vie en médecine et de la mort en général. Il aborde notamment le fait que les médecins auraient une attitude différente de celle de leurs patients (ou de la famille de leurs patients) pour gérer fin de vie et mort. Il indique qu'il est nécessaire de réfléchir sur les interactions entre ce que sait le médecin, ce que fait le médecin pour ses malades, comment il parle aux patients et aux familles de patients, comment il se parle à lui-même, comment il parle à sa famille avant sa propre maladie et comment il parle pendant, et aussi le rôle du système, c'est à dire celui des institutions.

Je vous résume : Les médecins connaissent la musique de la fin de vie ; ils connaissent les deux craintes de leurs patients à savoir mourir en souffrant et mourir seuls ; les médecins ont l'habitude, serait-ce en plaisantant, de parler à leur famille et à leurs collègues ; ils savent aussi l'inutilité des soins en services de soins intensifs où les corps sont des objets à qui l'on fait subir différentes tortures que l'on ne ferait pas subir à des terroristes ; administrer des soins douloureux est anxiogène, le ferait-on pour des personnes de sa famille ? ; les familles dont le parent vient d'être admis en réanimation disent souvent "Faites tout ce que vous pouvez" alors qu'ils veulent dire "Faites tout ce qui est raisonnablement possible" ; les médecins, en administrant des soins inutiles, peuvent en trouver la justification dans ce qu'ils pensent être les souhaits des proches ; comment établir une relation de confiance avec un médecin de réanimation que l'on n'a jamais vu auparavant et dont on ne connaît ni les valeurs ni les préférences ? ; un malade est admis en réanimation et le docteur Murray est appelé parce qu'il le connaît, ce malade a toujours demandé qu'on ne le réanime pas, Murray a des documents signés du patient pour le prouver, Murray débranche en accord avec le staff et la famille, le patient meurt deux heures après ;  il comprend   que c'est le système, celui du toujours plus, du toujours plus de médecine, qui l'a conduit là et qui a fait que l'on a agi contre la volonté du patient ; une des infirmières a même voulu porter plainte contre lui pour homicide mais ne l'a pas fait ; s'il n'était pas intervenu le malade serait resté de longues semaines contre sa volonté dans un lit de réanimation et au prix, dit Murray, de 500 000 dollars ; Murray raconte que les médecins demandent moins de traitements que les autres, qu'une étude a montré que les patients placés dans des établissements de soins vivaient plus longtemps que ceux soumis à des traitements actifs ; enfin, il raconte l'histoire de son vieux cousin, Torch, qui fait une crise d'épilepsie qui révèle des métastases cérébrales d'un cancer du poumon ; il consulte des spécialistes qui lui promettent, au prix de 3 à 5 séances de chimiothérapie par semaine, une survie de 4 mois ; il refuse et décide de revenir chez lui avec seulement des médicaments pour l'oedème cérébral ; Murray raconte qu'il s'est occupé de lui, lui a fait de bons petits plats et qu'un matin il ne s'est pas réveillé, est resté trois jours dans le coma et il est mort (huit mois après le diagnostic) ; Murray pense qu'il a coûté environ 20 dollars à la société. Il termine en disant que son cousin, qui n'était pas médecin, avait voulu vivre dans la dignité, avait voulu plus de qualité que de quantité de vie.

Rappelons qu'il faut toujours se méfier de ce que dit le bien portant à propos de ce qu'il convient de faire quand il sera malade. La maladie, et a fortiori la maladie mortelle, change le jugement et le rend parfois chancelant et, surtout, inapproprié à la personnalité de la personne bien portante. Quant au médecin malade ou au malade médecin, c'est encore une autre histoire, car se télescopent les jugements du médecin, du malade, du médecin malade et les valeurs et préférences sont parfois contradictoires et donc difficiles à gérer. Un autre aspect que l'auteur n'a pas traité est celui de l'image que la personne malade renvoie à la personne bien portante qui n'est pas identique à l'image que la personne malade a d'elle-même. C'est un des problèmes posé par la notion d'autonomie, un concept très à la mode dans les cercles politico-médicaux, et plus généralement chez les décisionnaires, l'Education Nationale n'a que ce mot à la bouche, un concept intéressant mais d'une grande complexité tant pour sa définition que pour son contexte et pour la façon de l'aborder. J'avais essayé d'en parler un peu ICI mais c'était trop court et trop léger.
Il faut parler à ses proches de ce que l'on souhaite pour soi-même.
C'est un bon conseil.

(Illustration : KEN MURRAY, clinical assistant professor of family medicine at the Keck School of Medicine at USC)
(Addendum : un article d'août 2012 de Ken Murray : ICI )